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l'uiiivei-s s'envole en fumée, et les héros sont lii-urtnix. Il n'y a plus de jtéripéties sans issue, de dénouements inipossil^les, car les talismans farilitenl les eonibinaisons des fables les plus extravagantes. Jamais les auteurs ne se trouvent aiiulés par la vraisemManee et la logique; ils petivent aller dans tous les sens, aussi loin qu'ils veulent, certains de ne se heurter contre aucune muraille. Un coup de baguette, et la muraille s'entr'ouvre.
On peut dire que la féerie est la formule par excellence du théâtre conventionnel, tel qu'on l'entend en France depuis que les vaudevillistes et les dramaturges de la première moitié du siècle ont mis à la mode les pièces d'intrigue. En somme, ils posaient en principe l'invraisemlilance, quitte à employer toute leur ingéniosité pour faire accepter ensuite, comme une image de la vie. ce qui n'en était qu'une caricature. Ils se gênaient dans le drame et dans la comédie, tandis qu'ils ne se gênaient plus dans la féerie : là était la seule différence.
Je voudrais préciser cette idée. L'allure scénique d'une féerie est j.uérile, d'une naïveté cherchée, allant carrément au merveilleux; et c"est par là que la pièce enchante les petits et les grands enfants. Plus l'invraisemblance est grande, plus le ravissement est certain. On s'v arrête comme devant ces théâtres de marionnettes, qui retiennent aux Champs-Elvsées les rêveurs qui passent. 11 semble que ces personnages fantasques et cette action folle soient des symboles, derrière lesquels on entend l'humanité s'agiter avec des rires et des larmes. Les joujoux, je parle des joujoux à bon marché, les chevaux, les moutons, les poupées, toutes ces bêles en < arton, grossièrement peinturlurées et SI extraordinaires de formes, ont aussi cette invraisemblance lamentable ou grotesque qui ouvre l'au-delà de la vie. En les regardant, on échappe à la terre, on entre dans le monde de l'impossible. J'adore ces joujoux comme j'adore les féeries.
La comédie et le drame, au contraire, sont tenus a être vraisemblables. Une nécessité les attache aux pavés des rues. Ils mentent, mais il faut qu'ils mentetit avec des ménagements infinis, sous peine de nous blesser. Le triomphe de nos auteurs a été de déguiser le plus possible leurs mensonges, grâce à toute une convention savamment réglée; de là, le code du théâtre. Ils nous ont peu à peu habitués au personnel comique ou dramatique, qui n'est autre qu'un personnel de féerie, sans paillette, sans truc, effacé et rajietissè. Pour moi, entre un roi de féerie et un prince des vaudevilles de Scribe, je ne fais qn'iinedifférencc: tous les deux .sont mensongers seulement le premier me ravit, tandis que le second m unie. Et il en est ainsi pour tous les personnages : ils ne sont pas plus humains dans un genre que dans l'autre; ils s'agitent également en pleine convention. Je ne parle pas de intrigue elle-même; je trouve, pour ma part, bien j.liis raisonnables les combinaisons scénif|ues de lioihomn^o. jiar exemple, que celles d une foule de pièces dites sérieuses, dont il est mutile de citer les titres.
J'en veux arriver à cette conclusion, que le Charme de la féerie est pour moi dans la franciiise de la convention, tandis que je suis, par
contre.fâché de l'hypocrisie decetle convention, dans la comédie et le drame. \ous voulez nous sortir de noire existence de chaque jour, vous avancez comme argument que le public v;i chercher au théâtre des mensonges consolants, vous soutenez la thèse de l'idéal dans l'art, eh bien ! donnez-vous des féeries. Cela est franc, au moins. Nous savons que nous allons rêver tout éveillés. Et, d'ailleurs, une féerie n'est pas même un mensonge, elle est un conte auquel personne ne peut se tromper. Rien de bâtard en elle, elle est toute fantaisie. L'auteur y confesse qu'il entend rester dans l'imjjossible.
Passez à un drame ou à une comédie, et vous sentez immédiatement la convention devenir blessante. L'auteur triche. Il marche, dès lors, sur le terrain du réel ; mais comme il ne veut pas accepter ce terrain loyalement, il se met à argumenter, il déclare que le réel absolu n'est pas possible au théâtre, et il invente des ficelles, il tronque les faits et les gens, il cuisine cet abominable mélange du vrai et du faux qui devrait donner des nausées à toutes les i)ersonnes honnêtes. Le malheur est donc que nos auteurs, en quittant les féeries, en gardent la formule, qu'ils transportent sans grands changements dans les études de la vie réelle; ils se contentent de remplacer les talismans par les papiers perdus et retrouvés, les personnages qui écoutent aux portes, les caractères et les tempéraments qui se démentent d'une minute à l'autre, grâce à une simple tirade. Un coup desifllet.et ilyaun changement à vue dans le personnage comme dans le décor.
Si réellement la vérité était impossible au théâtre, si les critiques avaient raison d'admettre en principe qu'il faut mentir, je répéterais sans cesse : « Donnez-nous des féeries, et rien que des féeries ! » La formule y est entière, sans aucun jésuitisme, ^"oil;^ le théâtre idéal tel que je le comprends, faisant parler les bêtes, promenant les spectateurs dans les quatre éléments, mettant en scène les héros du PerùPoi/cet et de la Belle au bois dormanl. Si vous touchez la terre, j'exige aussitôt de vous des personnages en chair et en os, qui accomplissent des actions raisonnables. Il faut choisir : ou la féerie ou la vie réelle.
Je songeais à ces choses, en voyant l'autre soir Roihoma^o, que le Châtelet vient de reprendre avec un grand luxe de costumes et de décors. Certes, cette féerie, au point de ^^le littéraire, ne vaut guère mieux que les autres; mais elle est gaie et elle a le mérite d'être un bon prétexte aux splendeurs de la mise en scène.
Rien de plus démocratique, d'ordinaire, que le sujet de ces pièces. Ainsi, Ftotlinmono repose sur le double amour d'un jeune prince jiour une bergère et d'iine jeune princesse pour un paysan. Naturellement, le ))rince et la princesse qu'on veut marier ensemble finissent par épouser chacun Tobjel de sa flamme. Et remarquez que prince et princesse sont adorables, qu'ils feraient un couple charmant. N'importe, ils ne s'aiment pas, la force des talismans les empêche de se voir sans doute, et leurs cœurs s'en vont malgré tout courir la prétentaine au village. Tout cela est fou, et c'est pourtant ce qu'il y a de plus raisonnable dans l'œuvre, car je ne raconte pas les pro-
LES EXEMPLES
menâmes dans les aire sur un dragon, ni les histoires de pirates qui viennent enlever les villageoises dans les blés.
J"ai vu, au théâtre de la Gaieté, le Chat boité, une féerie de MM. Blum et Tréfeu.
Quels adorables contes que ces contes de Perrault ! Ils ont une saveur de naïveté exquise. On a fait plus ingénieux, plus littéraire; mais on n"a pas retrouvé cet accent si lin de bonhomie et de malice. Cela nous vient directement de notre vieille France ; je ne parle point des sujets, car des savants se sont amusés à les retrouver un peu dans toutes les mythologies; je parle du ton gaillard et franc, de la simplicité de la fable. Le conteur a dit tout carrément ce qu'il avait à dire, et l'humanité vit sous chaque ligne. Je sais bien que. de nos jours, on a trouvé Perrault immoral. Nous avons, comme personne ne l'ignore, une moralité très chatouilleuse. Où nos pères riaient, nous rougissons. Le mot nous effraie surtout, car nous savons encore nous accommoder avec la chose. Nous mettons des feuilles de vigne aux antiques, et nos fdies baissent le nez en passant, ce qui prouve qu'elles sont très avancées pour leur âge. Cela est d'une hypocrisie raffinée, dont la pointe ajoute un ràgoiît aux plaisirs défendus. On ne sait plus regarder la vie en face, avec un franc et limpide regard.
Donc, les contes de Perrault sont devenus immoraux; je veux dire qu'Qu en discute les conclusions au point de vue de la leçon morale. On voudrait que le bon Dieu, la Pro\ndence et le reste fussent dans l'affaire. Voici, par e.xemple, le Chat boité, ce merveilleux chat qui se met au service du marquis de Carabas et qui le marie à la plus belle des princesses, grâce à l'agilité de ses pattes et à la fertilité de ses ruses. C'est un maître trompeur; il ment avec un aplomb parfait, il dupe les petits et les grands. Son unique qualité est d'être fidèle à la fortune de son marquis. Imaginez un valet de l'ancienne comédie, un de ces coquins qui ont tous les tours dans leur sac et qui ne triomphent que par des inventions du diable.
Voilà notre morale indignée. Admirable sujet pour faire un sermon contre le mensonge ! S'il y a une fortune mal acquise, c'est à coup sûr celle du marquis de Carabas. Il se nourrit de vol, il épouse la fille d'un roi, par une série de stratagèmes qui, de nos jours, mèneraient tout droit un gendre sur les bancs de la police correctionnelle. Et l'on ose mettre de pareilles histoires entre les mains des enfants? On veut donc qu'ils deviennent des escrocs? Ils ne sauraient prendre là que le goiit des chemins tortueux. La conclusion du conte est. en somme, que pour réussir l'habileté vaut mieux que l'honnêteté.
O siècle pudique et moral, où les bourgeois ont peur des œuvres écrites comme les femrnes laides ont peur des miroirs ; Au théâtre, on exige que la vertu soit récompensée. Dans le roman, on veut deux nobles âmes contre une âme basse, de même que dans certaines confitures de fruits amers il faut deux livres de sucre contre une livre
de fruits. Cela est tout nouveau, c'est une fièvre d'hypocrisie à l'état aigu. Et les symptômes sont nornbreux, les choses les plus naturelles deviennent indécentes, lorsqu'on a une préoccupation continue de l'indécence. Rien de pareil dans la belle santé sanguine des siècles passés. Sans remonter à Rabelais, lisez La Fontaine et Molière, tout le seizième siècle et tout le dix-septième, vous ne trouverez nulle part ce prurit de morale, qui semble être la démangeaison de nos vices. On riait haut, on parlait de tout, même devant les dames ; personne ne croy ai t qu'il fût nécessaire de surveiller à chaque heure sa propre honnêteté et celle du voisin. On était de braves gens, cela allait de soi. Pour le reste, on aimait la vie et on ne boudait pas contre ce qui vivait.
Est-ce parce que les contes de Perrault sont jugés d'une morale trop élastique que les auteurs du Chat boité n'ont pas suivi ce conte à la lettre? Cela est possible. Pour que le conte fût exemplaire aujourd'hui, il faudrait y introduire un honnête prétendant à la main de la jeune princesse, un ingénieur, de mceurs parfaites et ayant conquis tous ses grades dans les concours et les examens; au dénouement, ce serait lui qui. par son mérite, deviendrait le gendre du roi, après avoir confondu ce filou de Chat botté et son marquis d'occasion. Cela ferait pâmer nos demoiselles. Je plaisante, et une colère me prend à la pensée de ce « comme il faut » littéraire, qui aurait noyé pour un siècle notre littérature, si des esprits entêtés n'avaien t résisté. Pauvre Chat botté, qui aimera encore ta grâce féline, ta sournoiserie pleine de sauts brusques, ton art de vivre, gras et gros, sur la paresse et sur la sottise humaines? Tu es la vie, et c'est pour cela, heureusement, que tu es éternel.
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Si la féerie doit trouver grâce pour la largeur poétique qu'elle pourrait atteindre, l'opérette est une ennemie publique qu'il faut étrangler derrière le trou du souffleur, comme une bête malfaisante.
Elle est, à cette heure, la formule la plus populaire de la sottise française. Son succès est celui des refrains idiots qui couraient autrefois les rues et qui assourdissaient toutes les oreilles, sans qu'on pût savoir d'où ils venaient. Depuis qu'elle règne, ces refrains du passé ont disparu; elle les remplace, elle fournit des airs aux orgues de Barbarie, elle rend plus intolérables les pianos des femmes honnêtes et des femmes déshonnêtes. Son empire désastreux est devenu tel, que les gens de quelque goût devront finir par s'entendre et par conspirer, pour son extermination.
L'opérette a commencé par être un vaude^^lle avec couplets. Elle a pris ensuite l'importance d'un petit opéra-boufTe. C'était encore son enfance modeste; elle gaminail, elle se faisait tolérer en prenant peu de place. D'ailleurs, elle ne tirait pas à conséquence, se permettant les farces les plus grosses, désarmant la critique par la folie de ses allures. Mais, peu à peu, elle a grandi, s'est étalée chaque jour davantage, de grenouille est devenue bœuf; et le pis est qu'elle
LE NATURALISME AP TIlftATRR
s'est ainsi <-largi<>, sans tesser d'être une parade grofsière, d'un grotesque à outrance qui l'ait songer aux cabanons do Bicêtre.
D'un acte l'opérette s'est enflée jusqu'à cinq actes. Le public, au lieu de s'en tenir à un éclat de rire d'une demi-heure, s'est habitué à ce spasme do démence hèle qui dure toute une soirée. Dès lors, en se voyant maîtresse, elle a tout risqué, menant les spectateurs dans son boudoir borgne, prenant d'un entrecliat, sur les plus grandes scènes, la place du drame agonisant. Elle a dansé son cancan, en montrant tout ; elle a rendu célèbres des actrices dont le seul talent consistait dans un jeu de gorge et de hanches. Tout le vice de Paris s'est vautré chez elle, et l'on peut nommer les femmes auxquelles une façon de souligner les couplets grivois a donné hôtel et voiture.
Cela ne suffisait point encore. L'opérette a rêvé rapothéosc. M. Ofïenbach, pendant sa direction à la Gaîlé, a exhumé ses anciennes opérettes des Boulïes, entre autres son Orphie aux Enfers, joué autrefois dans un décor étroit et avec tine mise en scène relativement pauvre; il les a exhumées et transformées en pièces à spectacle, inventant des tableaux nouveaux, grandi.ssant les décors, habillant ses acteurs d'étofl'es superbes, donnant pour cadre à la bêtise du dialogue et aux mirlilonnades de la musique tout l'Olympe siégeant dans sa gloire. D'un bond, l'opérette voulait monter à la largeur des grandes féeries lyriques. Elle ne saurait aller plus haut. Son incongruité, ses rires niais, ses cabrioles obscènes, sa prose et ses vers écrits pour des portiers en goguette, se sont étalés un instant au milieu d'une splendeur de gala, comme «ne ordure tombée dans un rayonnement d'astre.
Même elle était montée trop haut, car elle a failli se casser les reins. M. Offenbaeh n'est plus directeur, et il est à croire qu'aucun théâtre ne risquera à l'avenir deux ou trois cent mille francs pour montrer une petite chanteuse, toute nue, sifflotant une chanson de pie polissonne, sous flamboiement de feux électriques. N'importe, l'opérette a touché le ciel, la leçon est terrible et complète.
Je ne veux pas détailler les méfaits de l'opérette. En somme, je ne la hais pas en moraliste, je la hais en artiste indigné. Pour moi, son grand crime est de tenir trop de place, de détourner l'attention du public des œuvres gi-aves, d'être un plaisir facile et abêtissant, auquel la foule cède et dont elle sort le goût faussé.
L'ancien vaudeville était préférable. Il gardait au moins une platitude bon enfant. D'autre part, si l'on entre dans le relatif du métier, il est certain qu'il était moins rare de rencontrer un vaudeville bien fait qu'il ne l'est aujourd'hui de tomber sur une opérette supportable. La cause en est simitle. Les auteurs, quand ils avaient une idée drôle, se contentaient de la traiter en un acte, et le plus souvent l'acte était bon, l'intérêt se soutenait jusqti'au bout. Maintenant, il faut que la même idée fournisse trois actes, quelquefois cinq. Alors, fatalement, les auteurs allniigçnl les scènes, délayent le sujet, introduisent des épisodes étrangers; et l'action se trouve ralentie. C'est ce qui explique pourquoi, généralement, le premier acte des opérettes est
amusant. Je second ])lus pâle, le dernier tout à fait vide. Quand même, il faut tenir la soirée entière, pour ne partager la recette avec personne. Et le mol ordinaire des coulisses est que la musi(|ue fait tout passer.
M. Oflenbach est le grand coupable. Sa musique vive, alerte, ilouée d'un charme véritable, a lait la fortune de l'opérette. Sans lui, elle n'aurait jamais eu un si absolu trioinplie. Il faut ajouter (ju'il a été singulièrement secondé par MM. Meilhac et Halévy, dont les livrets resteront comme des modèles. Ils ont créé le genre, avec un grossissement forcé du grotesque, mais en gardant un esprit très parisien et une finesse charmante dans les détails. On peut dire de leurs opérettes qu'elles sont d'amusantes caricatures, qui se haussent parfois jusqu'à la comédie. Quant à leurs imitateurs, que je ne veux pas nommer, ce sont eux qui ont traîné l'opérette à l'égoul. El quels étranges succès, faits d'on ne sait quoi, qui s'allument et qui brûlent comme des traînées de poudre : On peut le définir : la rencontre de la médiocrité facile d'un auteur avec la médiocrité complaisante d'un public. L^es mots qui entrent dans toutes les intelligences, les airs qui s'ajustent à toutes les voix, tels sont les éléments dont se composent les engouements populaires.
On nous fait espérer la mort prochaine de l'opérette. C'est, en efl'et. une affaire de temps, selon les hasards de la mode. Hélas : quand on en sera débarrassé, je crains qu'il ne pousse sur son fumier quelque autre champignon monstrueux, car il faut que la bêtise sorte quand même, comme les boulons de la gale; mais je doute vraiment que nous puissions être affligés d'une démangeaison plus désagréable.
[Z' Quelle maTâtre.qiie la vogue :. Comme," elle dévore en quelques années ses enfants gâtés ! Le cas de M. Offenbaeh est fait pour inspirer les réflexions les plus philosophiques.
Songez donc ! Jl. OITonbach a été roi. Il n'y a pas dix ans. il régnait sur les théâtres; les directeurs, à genoux, lui ofTraient des primes sur des plats d'argent; la (lironi((ue, chafiue matin, lui tressait des couronnes. On ne pouvait fiuvrir un journal sans tomber sur des indiscrétions relatives aux œuvres qu'il préparait, à ce f|u'il avait mangé à son déjeuner et à ce qu'il mangerait le soir à son iliner. Et j'avoue que c#t engouement mesemblait explicable, c^r M. OlTeiibach avait c.ré'é un genre; il menait avec ses flonflons toute la danse d'une époque qui aimait à danser. Il a été cl il restera une date dans l'histoire de notre société.
Il y a dix ans ! et, bon Dieu \ comme les temps sont changés ! Il faut se souvenir que ce fut lui qui conduisit le cancan de rEx[iosition universelle de 18fi". Dans tous les théâtres, on jouait de sa musique. Les princes et les rois venaient ffl partie fine ;'i son baslringue. Plus d'une Altesse, que ses turlututus grisaient, fit cnscader la vertu de ses chanteuses. Son archet donnai! le branle à ce monde galant, qui l'appelait « maître ». Maître n'était pas assez, il passait au rang de
LES EXEMPLES
Dieu. Comme le Savoyard qui fait sauter du pied ses pantins enfilés dans un bout de corde, il a dû avoir de belles jouissances d amonr-propre, lui qui faisait sauter, nez contre nez, ventre contre ventre, des princes et des filles.
Et voilà ipraujourd'hui le dieu est par terre. Nous avons encore une Exposition universelle; mais d"autres amuseurs ont pris le pavé. Toiite une poussée nouvelle de maîtres aimables se sont emparés des théâtres, si bien que l'ancêtre, le dieu de la sauterie, a dû rester dans sa niche, solitaire, rêvant amèrement à l'ingratitude humaine. A laRenaissance, le Petit Duc; aux Folies- Dramatiques, les Cloches de CorneviUe; aux Variétés, Niniche; aux BoulTes, clôture ; et c'est certainement cette clôture qui a été le coup le plus rude pour M. Offenbach. Les BoulTes fermant pendant une Exposition universelle, les Bouffes qui ont été le berceau de M. Offenbach ! n'est-ce pas l'aveu brutal que son répertoire, si considérable, n'attire plus le public et ne fait plus d'argent?
La chute est si douloureuse que certains journaux ont eu pitié. Dans ces deux ilorniers mois, j'ai lu à plusieurs reprises des notes désolées. On s'étonnait avec indignation queJM.OITenbach fût ainsi jeté de côté comme une chemise sale. On rappelait les services qu'il a rendus à la joie publique, on conjurait les directeurs de reprendre au moins une de ses pièces, à titre de consolation. Les directeurs faisaient la sourde oreille. Enfin, il s'en est trouvé un, M. Weinschenck, qui à bien voulu se dévouer. II vient de remonter à la Gaîté Orphée aux Enfers. J'ignore si l'affaire est bonne; mais M. Weinschenck aura tout au moins fait une bonne action. Le principe des lurlututus est sauvé, il ne sera pas dit qu'il y aura eu une Exposition universelle sans la musique de M. Offenbach.
Certes, je n'aime point à frapper les gens à terre. J'avoue même que je suis pris' d'attendrissement et d'intérêt pour M. Offenbach, maintenant que la vogue l'abandonne. Antrefois, il m'irritait; les succès menteurs m'ont toujours mis hors de moi. \'oilà donc la justice qui arrive pour lui, et c'est une terrible chose pour un artiste que cette justice, lorsqu'il est encore vivant et qu'il assiste à sa déchéance. Le public est un enfant gâté qui brise ses jouets, quand ils ont cessé de l'amuser. On est devenu vieux, on a fait lerêve d'une longue gloire, aveuglé sur sa propre valeur par les fumées de l'encens le plus grossier, et un jour tout croule, la gloire est un tas de boue, on se voit enterré avant d'être mort. Je ne connais pas de vieillesse plus abominable.
Puisque je suis tourné à la morale, je tirerai une conclusion de celte aventure. Le succès est méprisable, j'entends ce succès de vogue qui met les refrains d'un homme dans la bouche de tout un peuple. Etre seul, travailler seul, il n'y a pas de meilleure hygiène pour un producteur. On crée alors des œuvres voulues, des œuvres où l'on se met tout entier; dans les premiers temps, ces œuvres peuvent avoir une saveur amère pour le public, mais il s'y fait, il finit par les goûter. Alors, c'est une admiration solide, une tendresse qui grandit â chaque génération. 11 arrive quelesœuvres,si applaudiesdansl'éclat fragile de leur nouveauté,nedurentquequelques printemps, tandis cfue les œuvres rudes, dédaignées à leur apparition, ont pour elles l'immortalité. Je crois inutile de donner des exemples.
Je dirai aux jeunes gens, à ceux qui débutent, de tolérer avec patience les succès volés dont l'injustice les écrase. Que de garçons, sentant en eux le grondementd'unepersonnalité, restent des heures, pâles et découragés, en face du triomphe de quelque auteur médiocre ! Ils se sentent supérieurs, et ils ne peuvent arriver à la publicité, toutes les voies étant bouchées par l'engouement du public. Eh bien : qu'ils travaillent et qu'ils attendent ! 11 faut travailler, travailler beaucoup, tout est là ; quant au succès, il vient toujours trop vile, car il est un mauvais conseiller, un lit doré où l'on cède aux lâchetés.
Jamais on ne se porte mieux intellectuellement que lorsqu'on lutte. On se surveille, on se tient ferme, on demande à son talent le plus grand effort possible, sachant que personne n'aura pour vous une complaisance. C'est dans ces périodes de combat, quand on vous nie et qu'on veut affirmer son existence, c'est alors qu'on produit les œuvres les plus fortes et plus intenses. Si la vogue vient, c'est un grand danger; elle amollit et ôte l'âpreté de la touche.
11 n'y a donc pas, pour un artiste, une plus belle vie que vingt ou trente années de lutte, se terminant par un triomphe, quand la vieillesse est venue. On a conquis le public peu à peu, on s'en va dans sa gloire, certain de la solidité du monument que l'on laisse. Autour de soi, on a vu tomber les réputations de carton, les succès officiels. C'est une grande consolation que de se dire, dans toutes les misères, que la vogue est passagère et qu'en somme, quelles que soient les légèretés et les injustices du public, une heure vient où seules les grandes œu^Tes restent debout. Malheur à ceux ((ui réussissent trop, telle est la morale du cas de M. Offenbach !