SCÈNE II LAZARE, MARTIAN
LAZARE
Embrasse-moi !
MARTIAN
Ah ! tu ne me crois pas coupable !
LAZARE
Coupable! Allons donc! J'ai une preuve de ton innocence, d'ailleurs.
Toi!
LAZARE
Certainement. Si tu avais commis un crime, je serais ton complice.
MARTIAN
Cher Lazare !
LAZARE
Mais le temps presse. Assieds-toi. Causons. Le péril, Dieu merci^ n'est pas grave ; il faut aviser pourtant, (ils sont
assis l'an en face de Tautre, de\'ant la petite table.) Tu SaiS de (]UOi
l'on t'accuse?
MARTIAN
Oui.
Lazare Et de quelle façon tu as été dénoncé?
MARTIAN
On me Ta dit.
LAZARE
Une lettre anonyme, d'une écriture contrefaite, a été trouvée sur la table du greffe. Qui l'avait mise là? on ne sait. Beaucoup de gens vont et viennent dans la salle. On peut donc te haïr, toi?
MARTIAN
Je ne me connais pas d'ennemis.
Personne ne t'en connaît. Et, dans ce cas, c'est un mal : la dénonciation a paru désintéressée. Par bonheur, la lettre qui veut te perdre t'ouvre elle-même une voie de ss^ut ; il suffira d'un mot pour réduire à néant cette absurde accusation. Où étais-tu hier soir, à minuit? Je ne t'ai pas vu; j'étais de grand'garde. Tu as passé la nuit au bastion?
MARTIAN
Mais enfin, je suis fou! Et tout ceci n'est qu'un rêve
grotesque! On ne peut pas admettre que je sois un traître et un assassin ! Ne t'ai-je pas demandé tout à l'heure si tu me croyais coupable? J'avais perdu la tète. Allons! l'honneur même m'interdit d'opposer une preuve à cette calomnie. Je me présenterai devant mes juges, qui sont mes compagnons d'armes, et ils me tendront la main, comme tu m'as tendu la tienne.
LAZARK
Mon noble Martian! Mais non, pas'd'illusions. Ce juste orgueil ne te sauverait pas. Il y a contre toi une présomption presque grave.
MARTIAN
C'est impossible!
LAZARE
Tu as demandé à remplacer Jean Drapeau.
MARTIAN
Sans doute! pour servir mon pays, au péril de ma vie.
Ou pour le trahir plus facilement.
MARTIAN
Lazare
LAZARE
Eh ! ce n'est pas moi qui parle ! Réfléchis. L'homme, l'officier français, qui a attaqué le messager dans le but d'intercepter le message, a pu vouloir en être chargé à son tour, pour le supprimer plus aisément.
MARTIAN
De sorte que je suis un traître, parce que je suis un brave !
LAZARE
Oh! si je connaissais ton dénonciateur^ il paierait cher son adresse.
MARTIAL
C'est la lettre qui a indiqué ce rapprochement?
LAZARE
Oui.
MARTIAN, à part.
EUe avait pensé à cela !
LAZARE
Enfin, tu le vois, des preuves sont nécessaires. Pourquoi ne pas en fournir?
MARTL^X
J^en ai une. Si j'étais coupable je ne serais pas rentré dans Thionville.
LAZARE
Mauvaise réponse. Le retour, c'était Timpunité probable, tandis que la fuite, c'était Taveu et le déshonneur. D'ailleurs, pourquoi se creuser l'esprit. Tu as passé la nuit au bastion?
3ÏARTIAN
G supplice !
LAZARE
Tu ne réponds pas?
MARTIAN
Je ne sais... j'ai oublié.
LAZARE
Oublié ce que tu as fait hier?
MARTIAL, à part.
Ah! plût au ciel!
LAZARE, en riant, maïs avec un commencement de surprise.
Voyons, malgré ce que je t'ai dit, Faccusation te paraît si bouffonne que tu veux rire, n'est-ce pas? Devant moi, rien de mieux, mais, devant la Cour, il faudra être grave. Imagine-toi que je ne suis pas ton ami, que je suis ton juge. Allons, parle. Où étais-tu? dis-le.
LAZARE
Je ne puis pas.
Tu ne peux pas?...
MARTIAN
Oh ! Lazare, tu vas me croire coupable.
LAZARE
Je te crois fou! Refuser un moyen si simple, si aisé! Mais songe donc qu'il y va de la vie. Si tu ne parles pas, tu meurs.
MARTIAN, à part.
Et tu meurs si je parle !
LAZARE
Qu'est-ce qui te force à te taire? As-tu des raisons? donne-les. Si elles sont bonnes, nous trouverons un expédient. Mais explique-toi! (Siience.) Eh bien? (Nouveau
silence. Brusquement:) Je Comprends !
MARTIAN
Juste ciel!
LAZARE
Tu étais chez une femme !
MARTIAN, à part.
S'il devinait?
Et tu ne veux pas la compromettre ! je te reconnais
bien là. Comment n'ai-je pas pensé à cela tout de suite? Tuas donc une maîtresse? Eh î ne fen défends pas; tu es jeune, tu es beau. Ce qui m'étonne, c'est que tu aies pu trouver une femme digne de loi, dans cette ville où Ton rencontre à peine quelques pauvresses, çà et là, tout aflolées par le bruit du canon? Enfin, tu aimes, cela suffit. Tu n'as eu qu'un tort : il ne fallait pas te cacher de moi. Depuis quand as-tu des pensées que tu me dérobes? Lorsque j'ai voulu épouser Sabine, je suis venu t^ dire : « Consens-tu à partager avec elle le cœur qui t apparte» nait tout entier? »
MARTIAL, à pari.
lime tue.
LAZARE
Eh bien! que cela te plaise ou non, nous la compromettrons, ta belle amie! Si c'est une honnête fille, tu Tépouseras; sinon, il n'y aura pas^ grand mal.
MARTIAN
Si tu m'aimes, Lazare, tu ne diras pas un mot de ce que tu supposes.
LAZARE
Elle est mariée. Tu as mal agi, Martian. Prendre la femme d'un autre, c'est le plus lâche des vols. Tu as eu raison de te cacher de moi : je t'aurais blâmé. Conçois-tu ce que doit souffrir un homme à qui l'on arrache en même temps l'amour, la foi, l'honneur? Tu es coupable. Ce que tu endures à cette heure, c'est le châtiment.
Ohl un juste châtiment!
^ LAZARE
Ta complice aussi sera punie : sa faute deviendra publique. Car il faut, avant tout, te sauver. Le nom de cette femme?
MARTI AN
Lazare, abandonne-moi, accuse-moi. Ne m'interroge plus.
LAZARE
Tu veux donc mourir... déshonoré?
MARTIAN
Oh î ne dis pas cela, tu me rendras fou.
LAZARE
Toi, citoyen, loi, soldat, tu veux que tes vertus, que ta bravoure soient comme si elles n'avaient pas été ?
MARTL4N
Tais-toi.
LAZARE
Ces épaulettes, que tu as gagnées en brave, tu veux bien qu'on te les arrache?
MARTIAN
Tais-toi, tedis-je.
Et que Ton écrive sur ta tombe : « Ici dort, si les traîtres dorment, Martian Fabert, qui a trahi son pays. »
MARTIAN
Je ne veux pas !
' LAZARE
Eh bien! le nom de cette femme?
MARTIAN
Non.
LAZARE
Ah ! tu ne m'aimes pas !
MARTIAN, à part.
Je ne l'aime pas, bon Dieu !
LAZARE Livre-moi donc ton secret! (Avec tendresse maintenant:) Oh!
oui, je t'en conjure, parle, Martian, mon ami! Je me suis emporté, je t'ai oflFensé, j'ai eu tort; j'aurais dû te prier. Je copçois ton scrupule, et je Tadmire. Cette femme que tu aimes, il ne faut pas qu'elle soit avilie à cause de toi. Mais il y a un moyeii, peut-être, de tout accommoder. Dismoi son nom, j'irai lui parler, de ta part. Elle viendra en secret, elle verra les juges; ce sont de braves gens, ils n'ébruiteront rien. De cette façon tout ira.pour le mieux. Tu n'auras rien à le reprocher. Tiens, une idée encore! Je n'irai pas chez elle, moi-même, pour qu'elle n'ait pas à rougir. Nous enverrons Sabine.
Sabine !
LAZARE
Oui, elle t'aime, elle consentira. Les femme^, entre elles, savent se dire bien des choses sans se fâcher. Es-tu content? Dis-moi son nom. Mais réponds-moi donc, Martian, regarde de ce côté, c'est Lazare qui te supplie, ton compagnon, ton ami. Nous ne nous sommes jamais quittés, tu m'as sauvé la vie. Je t'aime. Rappelle-toi l'enfance fraternelle, dans notre village, là-bas. Tu étais orphelin, mais j'avais une mère, et nous la partagions. Eh bien 1 et ma mère? est-ce que tu ne penses pas à elle? tu ne vas pas la tuer, je suppose?
MARTLAN
Oh! chère vieille femme!
LAZARE
Il y a le mari, c'est vrai. Cet homme souffrira. Mais, j'y pense, il n'aime peut-être pas sa femme? Oh! c'est certain, il ne l'aime pas. Est-ce que mon Martian n'aurait pas eu. pitié d'un cœur plein de tendresse? Je te calomniais. Le mari, je le devine, est un infidèle, un brutal
LES FRERES D'ARMES 4i
peut-être. En ce cas pourquoi le ménager? Puis, quand il serait le meilleur des hommes, entre lui el moi, tu ne peux pas hésiter. Tu sais bien que je ne te survivrais pas! Sauve-toi, pour me sauver! sacrifie-le, mais sauvemoi! Ah! Martian, tiens, je pleure, et je suis à tes genoux.
MARTIAN
Je suis un traître et un assassin! c'est moi qui ai voulu tuer Jean Drapeau !
Tu mens!
MARTIAN
Allons, qu'on vienne! J'avoue, c'est moi qui ai fait le coup !
LAZARE
Tais-toi !
MARTIAN
Fais-moi donc place ! il faut que tout le monde sache que je suis un assassin et un traître.