‹ Théâtre en proseChapitre 51 sur 143 · SCÈNE VIII GENEVIÈVE, puis VALENTIN · texte numérisé non relu

SCÈNE VIII GENEVIÈVE, puis VALENTIN

GENEVIÈVE . '

En effet, depuis cinq ans, pas une fois nous ne soimnes restés seuls ensemble. Je n'avais pas pris garde à cela. (Bruit de la carriole.) Mon père s'éloigue. Valeu lin va remonter. Ce qu'il veut me dire, c'est qu'il m'aime. Je le crois, je le sais. Je vois dans son âme comme dans une eau limpide. Moi, je l'adore. Tout ce qui est bon, tout ce qiîi est beau, c'est lui. Mon père voudra bien que je sois sa femme. Il est donc vrai, clémence de Dieu ! que quelquefois vous permettez le bonheur aux humbles créatures. (EUe s'assied à

gauche. Valentin entre par la porte du fond.) AsSCyeZ-VOUS prèS de

moi, j'écoute.

VALENTIN, avec une douceur solennelle.

Geneviève, les paroles de votre père, ce soir, l'arrivée

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de votre frère, m'obligent à vous instruire d'une résolution que j'ai prise. Mais, d'abord, je dois vous dire pourq.uoi je suis resté ici pendant cinq ans. Quand j'arrivai, j'étais malbeureux; mes souvenirs étaient des fardeaux qui me courbaient les épaules et m'empéctiaient de re^rder Tavenir. Cependant, je vous vis; une apparition, voilà ce que vous fûtes. Je ne songeai à votre beauté que plus tard, j'avais reconnu l'ange avant d'avoir admiré la femme. Je n'eus pas la force de vous fuir, consolatrice î En même temps, cette maison heureuse, avec votre père et sa main tendue, s'offrait comme un asile que le sort, pensais-je, me permettait. Il ne faut pas en vouloir au vagabond fatigué, s^'il est resté trop longtemps assis sons la porte hospitalière.

GE?ÏEVIÈVE

Avec celui qui est entré, c'est le bonheur qui est venu, mon ami. Nous étions seuls aussi, tristes non, mais bien seuls. Mon frère, parti pour Paris, où ses études l'ont retenu si longtemps, avait laissé la maison solitaire et froide. Vous avez pris au foyer la place de l'enfant voyageuTy et la maison s'est trouvée pleine et ranimée. Moi, dès ee moment, j'ai vécu. J'étais une petite fille qui va, vient, s'inquiète d'une broderie, cueille une fleur, sourit, pais s'endort, et ne rêve pas; en vous voyant, pauvre médecin de campagne, porter, jour et nuit, vos secours à ceux qui souffrent, les guérir souvent, toujours les consoler, je compris que la vie de chacun doit tenter d'être utile à tous; qu'il ne suffit pas de s'abstenir du mal, qu'il faut accomplir le bien; et que, s'il est permis de sourire, seuls, il est ordonné de pleurer avec les autres. Vous m'avez montré la voie pénible et bonne. Ce n'est pas tout. En vous écoutant, quand vous venez, le soir, ici, après avoiar visité vos malades, vous asseoir entre moA. père et moi, j'ai senti que la femme, sans cesser d'être la compagne utile du père ou de l'époux, et la joie humble du foyer, pouvait prétendre à quelque

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part de la science offerte à Tesprit de Thomme. J'ai osé ne plus borner ma pensée aux choses quotidiennes, j'ai tenté de la délivrer et d'élever mon cœur, Dieu voulant être, me disiez-vous, non compris, puisque nul ne saurait le comprendre, mais aimé d'aussi près que possible. Comme vous aviez été mon exemple vers le bien, vous fûtes mon guide vers le beau, vers l'idéal, qui est le réel. En même temps que mes actions les meilleures, je vous dois mes plus sereines espérances. Un roi ne ferait pas d'aussi beaux dons d'hospitalité.

VALENTIN, qui l'a écoutée comme en extase.

Geneviève ! Geneviève ! (ii s'écarte brusquement.) Ah ! les cailloux sous la roue sont moins brisés que mon cœur!

GENEVIÈVE

Qu'avez- vous, mon ami?

VALENTIN, avec un désespoir qu'il ne peut plus contenir.

Je vous aime! je vous aime! Vous voir, c'est le jour, <it j'ai oublié la nuit; car, en réalité ou en rêve, toujours, je vous vois! J'emporte avec moi, quand je m'éloigne, le frémissement de votre main dans les miennes, et je les regarde, ravi, sans oser les fermer, comme fait un enfant après qu'un oiseau s'est envolé d'entre ses doigts. Le soir, par le petit chemin de la forêt, ces vagues choses blanches, qui, d'arbre en arbre, s'échappent, et que les paysans prennent pour des robes de fées, c'est vous, qui m'appelez et que je suis ! Que de confidences je vous ai faites, la nuit, pendant que votre forme évoquée s'accoudait près de moi, à la fenêtre! Ces paroles que nul ne pouvait écouter, les avez-vous entendues? Puis, quel frisson — c'était comme une chute dans un gouffre de glace! — quand je pensais qu'à un autre appartiendrait à la fois toute la grâce, toute la beauté, toute la vertu en vous seule, Geneviève! Oh! le chemin de l'enfer, après la halte au seuil du Paradis !

GENEVIÈVE, avec une douce gravité.

Mais je vous aime aussi, Valentin.

VALENTIN

Vous! non. Oh! non.

GENEVIÈVE

Comme il a peur de ne pas être aimé ! Vous n'avez donc rien remarqué, cœur distrait? Ni ma parole, écho de votre parole, — oh! tout le monde me dit que j'ai pris jusqu'à vos façons de parler, — ni mes yeux tournés vers les vôtres, comme pour s'en éclairer, pendant les chères soirées, là, près de cette lampe, vous, disant des choses de la nature et de Dieu, moi, courbée, attentive, de sorte que vous aviez Fair de quelque beau jeune apôtre, et moi de sa néophyte amoureuse. Eh bien î je vous le dis, je vous aime. Voulez-vous de moi pour épouse et pour servante?

VALENTIN

Vous, ma femme! Ahl la tentation par un ange est trop forte pour qu'un homme y résiste! Je cède, j'oublie, je veux bien du bonheur!

(En ce moment un coup de petite cloche.) GENEVIÈVE

On a sonné.

VALENTIN

Votre père! (Aparto Ah! cœur lâche. Dieu t'avertit.

GENEVIÈVE

Non, mon père a la clé. (a la fenêtre:) C'est Georges! bonsoir, frère !

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