‹ Théâtre en proseChapitre 81 sur 143 · SCÈNE IT ANDRÉ BOLE^I, SONYA · texte numérisé non relu

SCÈNE IT ANDRÉ BOLE^I, SONYA

ANDRÉ BOLESKI

Madame I

Kilo se retourne, sonnante, lair fon, retire une rose -le son corsage ci la jelLe a Boloski en poutfant de rire.;

SONYA

Bonjour, Comte.

ANDRÉ BOLESKI, avec un cri.

Sonyal

SONYA

Vous ne m'attendiez pas? Oui, je me crois folle un peu. A peine éliez-vous parti de Pélersbourg que la fantaisie m'est venue de monter en carrosse. Sans y penser, j'ai I)ris le chemin que vous aviez suivi. Quelle étourdie je faisi Après quelques heures de promenade, un relais s'est trouvé là, j'ai changé de chevaux; nouvelle promenade, nouveau relais, nouveaux chevaux. Et ainsi de ^'"'e. Sans y songer. Mais moquez-vous donc de moi.

LES MERES E.XNEMIES 211

J'ai couché dans des auberges. Oui, Monsieur, moimême. Je riais tant que cela m'empêchait de dormir. J'ai rencontré trois loups dans le steppe, deux noces de paysans, et une grande pierre noire que, d'abord, j'ai prise pour un ours. Le tout en pensant à la robe que l'on m'envoie de Paris pour le bal de l'ambassade d'Autriche. Et

me voilà. (EUe se lève, riant toujours, laisse tomber sa pelisse, apparaît dans son étroit costume de peluche rouge.) VoUS u'avez paS l'air IrèS

content de me voir?

ANDRÉ BOLESKI

Vous ! vous ! en ce moment! dans la maison...

SONYA

D'Élisabelh Boleska? pourquoi non? est-ce que je ne suis pas d'aussi bonne noblesse qu'elle? Ahl oui, une Russe chez une Polonaise. Bah! est-ce qu'on est Russe, est-ce qu'on est Polonais? Vous n'avez pas de ces préjugés, j'imagine? D'ailleurs, il y a un prétexte : vos gens sont occupés à raccommoder la roue de ma voiture, qui s'est brisée devant votre porte, précisément. Vous ne trouvez pas cela fort ingénieux? Non? Allons, soit, j'ai mal fait, je me repens, grondez-moi. Mais ne vous plaignez pas, André. Je m'ennuyais de ne plus vous voir, et ce n'est pas à ma robe seulement que j'ai pensé en chemin.

ANDRÉ BOLESKI

Sophia Ivanowna, vous ne devez pas rester ici, pas une heure, pas un instant. Des choses se sont passées dont je vous instruirai. ïl le faut, princesse, partez.

SONYA

Vraiment? Vraiment? Ah! fort bien. Je pars. Vous êtes un homme mal élevé. Je m'en vais. (Eiie marche vers la

porte, très sérieuse, puis se retourne en ('datant de riro.) Bou ! VOUS mc

donnerez bien le temps de mettre un peu d'ordre dans ma coiffure, qui est toute défaite. Là, devant ce miroir.

sous ce grand portrait en armure. Ehl mon Dieu! regardez, là, près de mon feutre. C'est une paille. Oui, Monsieur, pour l'amour de vous, j'ai couché sur la paille.

ANDBÉ BOLESKI

Au nom du ciel, cessez cet affreux badinage. On peut entrer ici à tout instant.

SONYA, se décoiffant devant la glace.

Ainsi, vous ne reviendrez pas à Pétersbourg?

ANDRÉ BOLESKI

Je ne sais. Qui vous a dit?...

SONYA, jouant avec ses grands cheveux blonds épars.

On ne m'a rien dit. Je devine. Vous avez revu Elisabeth Boleska, et vous restez. Rien de mieux. On ne dit pas qu'elle soit fort belle, la comtesse? Vingt-neuf ans, c'est très vieux, cela. Et puis, brune, c'est sévère. Votre femme file au rouet, je parie? c'est très amusant de regarder filer sa femme. Aidez-moi donc à faire rentrer

mes cheveux sous mon feutre. (En tremblant U lui touche les

cheveux.) Vous préférez les brunes? — Que pouviez-vous attendre de la Russie? un gouvernement, celui de Grodno ou celui de Troki, qui est presque une viceroyauté. Mon cousin Gretnine l'avait obtenu pour vous. Mais cela, c'est peu de chose. Il vaut mieux aller à confesse, entendre les sermons du Père Marc, ou de quelque autre, chasser, boire après chasser, et, après boire, échanger de grands coups de sabre avec Monsieur le Staroste ou Monsieur le grand panetier. Quant à Sonya, que vous alliez épouser, oh ! elle ne vaut guère la peine qu'on parle d'elle. Princesse sans doute, assez bien en cour, quoique d'une famille ruinée, — qui sait ? c'est peutêtre pour votre fortune qu'elle consentait à vous épouser? — jolie à ce qu'on raconte, les mains petites, c'est certain, n'est-ce pas? mais blonde, ce qui est insupportable,

et frivole, coquette, ne sachant ni ce qu elle veut, ni ce qu'elle dit, une poupée parlante, dont le ressort est devenu fou. Vous avez fort bien fait de revenir à votre femme, je vous en complimente, et maintenant que me voici un peu moins laide, je me retire, et je vous dis adieu.

ANDRÉ BOLESKI

Sonya!

SONYA

Eh bien! quoi? Qu'est-ce donc qui vous preud? Oubliez-vous où vous êtes? Voilà un a Sonya » beaucoup trop tendre. Non, Monsieur, point de Sonya. « Elisabeth » à la bonne heure. Bonsoir, je ne vous en veux pas.

Sonya, pour obtenir le consentement de la comtesse, j'ai tout fait, je vous jure.

SONYA

Et VOUS n'avez pas réussi? Qui vous blâme? Tout est bien.

ANDRÉ BOLESKI

J'ai menacé, j'ai été lâche et cruel! Je devenais, pour vous conquérir, indigne de vous posséder. Mais plus je me rendais infâme, plus elle se montrait magnanime. Puis elle n'était pas seule. J'ai été vaincu par le sourire d'un enfant. Une joie inconnue jusqu'à ce jour m'a pénétré, possédé, soumis. Ces petits bras qui vous retiennent, on n'ose pas les repousser de peur de leur faire du mal, et à cause de leur faiblesse on se laisse captiver par eux. J'ai dans l'oreille encore la voix dont il m'a dit : « Est-ce vous qui êtes mon père, monseigneur? » C'est terrible, un enfant, parce que c'est si doux. Je vous avats promis de renoncer à mon foyer, à ma patrie; je n'avais pas songé à mon fils. Je ne l'avais jamais vu, il était pour moi comme s'il n'eût pas existé; mais il exisle, charmant, tout petit, tout-puissant. Dieu m'est témoin

que je vous adore, Madame! Mais il y a cet enfant qui ne veut pas que je m'en aille.

SONYA

Eh! restez. Qui vous réclame? Je ne vous croyais qu^ bon mari et excellent Polonais; vous voilà, par surcroît, le meilleur des pères. Je n'ai vraiment que faire dans cette parfaite famille.

C'est mal parlé, Sonya.

SONYA

Non! je vous jure que je vous admire tout à fait! D'abord, moi, j'admire 1res facilement. C'est au point que je me suis prise d'un véritable enthousiasme pour le général Tchernaïef. Vous le connaissez, n'est-ce pas? Une idée! si j^ l'épousais, pour rassurer tout à fait Elisabeth Boleska.

ANDRÉ BOLESKI

Vous raillez encore.

SONYA

Aucunement. C'est un air que j'ai, mais je suis très sérieuse. Le rire, c'est mon visage.

ANDRÉ BOLESKI

Tchernaïef?

SONYA

Alexis Alexandrowitch. 11 est fort bien, n'est-ce pas?

ANDRÉ BOLESKI

Un vieillard.

SONYA

Eh bien, je serai veuve.

ANDPÉ BOLESKI

Un infirme.

SON Y A

De glorieuses blessures !

ANDRÉ BOLESKI

Un fanfaron.

SONYA

Oh! point du tout. Ce qu'il raconte de ses guerres dans le Caucase est parfaitement authentique, et il est certain que, s'il n'avait pas eu la supérioMté du nombre, il nurait battu les rebelles. Mais, voilà, il avait trop de soldats, cela gênait ses mouvements dans les montagnes, et, naturellement, il a été vaincu par les Tcherkesses, qui avaient l'avantage de n'être qu'une poignée d'hommes.

ANDRÉ BOLESKI

Enfin, un sot.

SONYA

Pas le moins du monde ! Pour un héros, il a de l'esprit.

ANDRÉ BOLESKI

Voyons, Sonya, tout ceci n'est' qu'un jeu, n'est-ce pas, un jeu? Vous m'aimez, j*en suis sûr!

SONYA

Parce que je vous l'ai dit?

ANDRÉ BOLESKI

Ah! vous êtes cruelle!

SONYA

N'est ce pas mon devoir, à présent? Est-ce qu'il n'y a pas Elisabeth Boleska et... l'autre?

L'autre?

SONYA

Oui, vous savez bien... le petit. (Andr*^ Boleskl lui saisit violemmoat le bras. Elle s'éloigne dans un mouvement de colère et de dédain.)

Vraiment, je ne vous comprends pas.

ANDRÉ BOLESKI

Eh! croyez-vous que je me comprenne moi-même? Quel homme suis-je enfin? Nul plus que moi n'a le dégoûl des choses mauvaises et basses, et tout bourrelé du désir de remonter, je ne sais pas résister aux poussées qui me précipitent. Tenez, c'est affreux, cela. La force de vouloir, du moins, aurait dû m'être refusée, puisque je n'ai pas celle de pouvoir.

SONYA

C'est fort bien philosophé. J'aimerais à le lire; mais il me déplaît de l'entendre, et je vous laisse y rêver.

ANDRÉ BOLESKI

Eh bien, oui, partez ! mais je vous suis. Je vous adore, — hélas! voilà ce que je comprends, — à en devenir fou, à en mourir! Je vous aime. Vous êtes tout ce qui me charme, m'enivre, m'entraîne. Il sort de vous des liens qui m'enveloppent. Je tremble quand je touche votre robe. Vos cheveux tout à l'heure me brûlaient les yeux. Je vous aime ; partons.

SONYA

Espérez-vous donc que je serai votre maîtresse?

Vous seriez moins déshonorée pour être ma maîtresse que pour m^avoir contraint à une lâcheté.

SONYA

Ah! cette fois, Monsieur, adieu et pour jamais.

ANDRÉ BOLESKI

Non!

SONYA

Pour jamais.

i;>il

ANDRE BOLESKl

Eh bien, j'obéirai, oui, je succombe. J'essaierai encore le rompre mon mariage. La comtesse cédera, il le faudra toien, puisque vous l'exigez. Mais dites-moi, Sonya, que

vous reverrai, que vous m-appartiendrez enfin. .,

SONYA

^ourlant il me semble que vous aviez raison tout à leure. Certainement, vous aviez raison, et puisqu'il y de votre honneur...

^Ah! tout l'honneur pour que tu me souries! Mais pgardez-moi donc! Que vous êtes jolie! Vous m'aimez i)ujours? vous m'aimez, je le veux!

3NYA, détournant la tête et laissant sa main glisser sur les cheveux du comte.

Je vous aimais, André...

(André Boleski, à genoux, la serre passionnément entre ses bras. Elisabeth voient d'entrer dans la salle et les regarde sans parler.)

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