‹ Théatre en versChapitre 102 sur 103 · SCÈNE X LA REINE, ptiis BÉRÉNICE · texte numérisé non relu

SCÈNE X LA REINE, ptiis BÉRÉNICE

La reine, restée seule, va, violente, à la porte de la cTiapéîle, Touvre ôt s'écrie

LA REINE

Bérénice !

Bérénice, souriante, accourl. Elle est très jeune, quinze ou seize ans parure un peu excentrique et de couleurs criardes ; tmfe hermtaM i

pointes formant pèlerine. Robe rose garnie de fourrures; la robe de dessous visible en bas par devant et en haut autour dm cou, ^t blanche et ornée de broderies, colliers etfcijoux. Chaussure noire. '- La reine, brusque, la prend par lamain.

Voyons, qu'est-ce que je t'ai fait?

Tu chantais à ta porte un matin : j'eus l'envie, Moi, reine qui passais, de t'emmener ravie, Parce que j'étais triste et que tu chantais bien, Pour ceci, pour cela, que sais-je encor? pour rien. Bourgeoise un peu niaise avant que je te prisse, Pareille aux choses qui ne sont pas, mon caprice T'a faite glorieuse et noble. Tu me dois La fierté de ton front, les bagués de tes doigts Et le renom qui suit ta jeunesse étonnée, Et la beauté que, folle, hélas I je t'ai donnée Avec le collier d'or qui s'attache à ton cou. Ton père, un Florentin, venu l'on ne sait d'où , Orfèvre mal habile et que nul ne renomme.

J'en ai fait l'argentier du roi, le plus riche homme Et le plus fier parmi tous ceux de la cité.

Est-ce vrai? Dis? Réponds. Mais peut-être ai-je été Morose quelquefois ou fantasque ou cruelle?

Quand les coffres d'atour s'ouvrent dans la ruelle Afin que mon regard s'en amuse au lever, Ai-je omis de choisir, pour te les réserve^, La robe qu'on envie et le bijou qui tente?

Non, jamais. Et les soirs d'hiver, j'étais contente Si, dans l'ombre et les yeux par le somme envahis, Je t'écoutais chantant des airs de ton pays I Enfin, tu vis joyeuse et riche I Ce qui brille. Extasie et séduit, tu l'as, toi, pauvre fille Qu L ta porte, un jour que je passais.

Ce oup ? Eh I mon Dieu, cela n'est pas assez

Po ayant à choisir entre mille, elle n'aille.

Sa] ' i'^ cœur, de honte, à l'œuvre ne lui faille.

Sournoisement, traîtreusement et bassement, 0! rinfernal complot I me voler mon amant!

BÉRÉNICE très naïve, avec an cri

Moi! madame?

LA REINE

Elle parle I Ahl je m'étonne, elle ose Parler !

BÉRÉNICE

Ma bonne dame I

LA REINE

Est-ce qu'elle suppose Que tout sera fini quand elle aura dit non?

BÉRÉNICE

Je n'ai pas fait de mal, Veuillez m'entendre au nom Du ciel!

LA REINE

Mensonge habile. Il se peut que j'ignore La fin de l'aventure, et qu'il soit temps encore De nier.

BÉRÉNICE

Ohl

LA REINE

L'intri4>Tie est subtile, en effet, Et ta candeur s'entend aux choses qu'elle fait.

LES TRAITIiES . 297

Qui donc aurait prévu cette obscure infaipie? Elle était là, sans cesse, et je disais : ma mie, En lui parlant, et puis, nous allions toutes deux Aux fenêtres, guetter Fécolier hasardeux Qui passe, des chansons aux lèvres, dans la rue. C'était ainsi. Toujours la première accourue A ma voix, souriant mon sourire et pleurant Mes larmes, de cet air naïf où Ton se prend.

Jamais elle n'aurait souci, me disait-elle.

Que d'être ma servante et de passer pour telle. Toi! servante? Ohl plutôt, bête à Finstinct félon, Qui déchire le cœur et lèche le talon !

BÉRÉNICE

Notre-Dame I

LA REINE

Voilà comme ils m*ont abusée!

Elle, fourbe, lui, traître. Et j'étais la risée, ' Les soirs de rendez-vous, de ces amants joyeux. « Mais, cette pauvre reine, elle n'a donc pas d'yeux ? « Quoi! les regards, les mains furtives et la rose « Que l'on oublie afin qu'une lèvre s'y pose, « Mon orgueil, ton sourire, elle ne voit donc rien? » C'est qu'il ne savait pas que tu mentais si bien! '

Puis, te croyant jalouse et te voulant sereine, Il te disait encore : « On n'aime pas la reine. » Comme vous avez ri ! Comme c'était charmant ! Oh! vous avez bien ri! Mais quoi? ri seulement? Jamais de brusque émoi suspendant les caresses? Et, parmi la douceur des mourantes paresses, Quand, les mains dans les mains, on sommeille à demi, Jamais un œil r'ouvert? Jamais un front blêmi

Soudainement? Enfin, sans raison, Tâme émue

D'une ombre qui s'allonge au plafond et remue,

Tu ne t'es jamais dit : « Que va-t-il arriver? »

Et tu pouvais dormir, infâme, sans rêver

Que ma vengeance, au bruit des portes en décombres

Se dressait devant vous, inattendue et sombre?

BÉRÉNICE en pleurs

Grand Dieul Que dites-vous? je vous jure...

LA REINE

' Tu mens.

Tes pleurs? je n'y crois pas! Tes serments? faux serments!

BÉRÉNICE

Hélas!

La main sur la croijx de son collier :

Sur cette croix que vous m'avez donnée !

LA REINE

Tu mens.

BÉRÉNICE

Sur mon salut !

LA REINE

Sur ton salut, damnée ?

BÉRÉNICE

avec une violence d'enfant

Moi? damnée! Oh! cela, ce n'est pas vrai 1

Tout à coup, hamble> larmoyante ;

Pitié!

Pardon! Mais c'est aussi que je suis folle à moitié. Qu'est-ce donc que Ton a contre moi? Je demande Ce que j'ai fait de mal pour qu'on me réprimande A-vec des mots cruels? Moi, j'ai pris votre amant? Oh î madaftie ! voyons, savais-je seulement Que vous en aviez un ? Connaît-elle ces choses, La petite bourgeoise ignorante des causes Pourquoi Ton aime? Hélas î il est des gens mauvais, On vous trompe. J étais heureuse, je vivais Près de vous, doucement, et n'ayant d'autre idée Que d'être belle avec une cotte brodée Et mon hennin, couleur de miel, à coins d'argent! Moi? fourbe? qui vous tint ce propos outrageant? Irène, j^en suis sûre ? Elle est menteuse, Irène. C'est bien que vous ayez un amant, vous, la reine, Quelque brillant seigneur superbe et renommé. Un prince, un duc! Mais moi, je n'ai jamais aimé : C'est un trop grand souci pour la folle qui chante Et qui rit tout le jour. Irène est très méchante. Et puis, je ne dois pas épouser un seigneur : Est-ce qu'on peut aimer, étant jSlle d'honneur. Les gens qu'on ne doit pas épouser?

Un silence. La reine a écouté patiemment et regarde attentivement Bérénice.

LA REINE

à mi-voix

C'est étrange.

Qi . du serpent sur les lèvres de l'ange,

Et -^"^ pudeur sous le front qui rougit?...

Une pause.

Mais, enfin, ce n'est pas de cela qu'il s'agit ! Qu'elle me dise vrai, qu'elle soit innocente, Peu m'importe, croit-on que ma haine consente A l'épargner?

BÉRÉNICE

Grand Dieu !

LA REINE

Le châtiment t'est dû.

Tu ne me l'as pas pris? L'en ai-je moins perdu? La trahison d'un seul vaut un double anathème, Et, criminelle ou non, je te hais, puisqu'il t'aime.

BÉRÉNICE

défaillant sur le fauteuil

Miséricorde !

Depuis quelques instants, Irène est entrée, pâle, marchant avec pein* IRÈNE

Hélas!

LA REINE

vivement

Irène, depuis quand Es-tu là? Je croyais l'usage peu fréquent D'entrer sans que j'appelle? Est-ce qu'on se hasarde A m'épier?

IRÈNE

Mon Dieu, j'allais sans prendre grade, Madame, excusez-moi, je m'en retournerai.

Va-t'en donc.

LA REINE

IRÈNE

après avoir essayé de marcher

Je ne puis.

Elle tombe sur un tabouret, près de la porte.

Je me meurs I

BÉRÉNICE

faiblement

J'en mourrai.

Les regards de la reine, défiants et cruels, vont de Tune à l'autre des ' jeunes femmes évanouies ; elle se rapproche de la table et frappe sur un timbre avec un petit marteau d'or. Entre Ange de Mikeven.

LA REINE

Messire Arnaut Guilhem est-il là?

Le page s'incline.

Qu'on l'appelle.

Ljr'reine sort lentement, pensive. La fenêtre s'ouvre brusquement et / l'on voit apparaître la tête de Raoul d'Hocque ton ville.

RAOUL

Ça, je trouve qu'il tarde à m'apporter l'échelle !

FIN DU/i!^RAGMENT

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