‹ Théatre en versChapitre 3 sur 103 · A MADEMOISELLE DOUCE · texte numérisé non relu

A MADEMOISELLE DOUCE

Mademoiselle et cher Éditeur,

Vous voulez publier Le Roman d'une Nuit dans un de ces petits livres exquis, chers aux bibliophiles, et que les eauxfortes de Rops rendent si précieux?

J'y consens volontiers.

Oui, il me plaît qu'elle soit réimprimée, cette épouvantable

comédie qui m'n valu jadis (oh ! comme il y a longtemps,

longtemps!) les rigueurs de la justice, et grâce à laquelle,

à l'âge ingénu où il est si doux d'aller voir se déshabiller

sous les branches les hamadryades de Meudon, j'ai passé

un mois dghs la morne prison de Sainte-Pélagie, sous la

surveillance hargneuse d'iin guichetier appelé Vert-de-Gris,

en compagnie de cochers maraudeurs, de marchands de vin

qui avaient mis de l'eau dans leur lait, de marchands de lait

qui avaient mis de l'eau dans leur vin, et de jeunes voleurs

de souliers. L'un de ceux-ci mangeait de la chandelle avec

passion^ avait soixante-quatre dents, et s'appelait Ratier.

Qu'es-tu devenu, mon jeune et hideux compagnon de cai)ti-

vîf<i9 Ta l'en ai longtemps voulu, parce que tu m'avais dérobé

pistofe un mouchoir de batiste dont les initiales

étaient mon unique et chère consolation. Pendant

;ais mon chemin à ma façon, — il est des voca-

'es, — tu as persévéré, j'imagine, dans la carrière

dtï vol^ In as escaladé des murs, enfoncé des portes, vidé (les tiroirs, des caisses, et des juges sévères t'ont sans doute envoyé ù \n Nouvelle-Calédonie ou dans quelque prison cellulaire. Je les approuve, à cause du mouchoir.

Mais si j'autorise la réimpression de ma comédie, ce n'est pas que je la juge bonne! Parfaitement absurde, voilà ce qu'elle est en effet; et peu originale, dans sa recherche de l'orig-i II alité. Le Roman d'une Hiiity c'est Les Marrons du Feù^ avec la rime riche en plus, et le génie en moins; Alfred de Musset avait accroché au balcon l'échelle de corde par où j'ai grimpé jusqu^au boudoir de Bombinella', et mon Antonio a baisé sur les lèvres de cette folle fille la bouche de la Camargo- Une seule <:hose dans cette bouffonnerie mérite peut-être quelque estime : l'inquiétude de la forme; j'espère aussi que quelques lecteurs y reconnaîtront, da«s le ton et dans l'allure des vers, cette « qualité » spéciale, presque indérmissable, inhérente aux vers de ceux qui ne cesseront jamais d'en faire.

En SOI 11 me, l'œuvre, parfois macabre, est friyole et médiocre.

Mais elle n'est pas coupable, et elle n'est pas dangereuse, non, non pas, non, mille fois non! A l'heure actuelle, quand je la relis, je me demande avec stupeur où dianirc les juges d'autrefois ont pu trouver un prétexte pour m'en vo ver tenir compagnie au jeune Ratier qui avait presque autant de dents que le dieu bleu Chrichna.

Non seulement vous pouvez éditer Le Roman d'une NuUt Mademoiselle, mais vous pouvez le lire!

Pour ce qui est de moi, je ne parviendrai jamais à me repentir de l'avoir écrit.

Depuis quand, sacrebleu! n'est-il plus permis, lorsqu'on a dix-huit ans, et que le souper a été gai, et que les femmes ont été eléiiientes (il leur a suffi, pour être bonnes, de ne pas cacher leurs bras), depuis quand est-il défendu de se divertir après boire, en chantant de folles chansons? La joie, c'est delà vertu; la mousse du Champagne ne tache pas les consciences. Oui, c'est vrai, j'ai promené dans les tripots, parmi les filles qu'on embrasse et les brocs que Ton vide, des

moines peu austères; j'ai fait bavarder des bouffons et chanter des étudiants ; j'ai soulevé un peu les rideaux de l'alcôve où soupire un duo d'amour; dans le fantasque emportement d'une nuit de carnaval, j'ai mêlé les Pierrots avinés et les Arlequins ivres ; le sang comme un vin plus rouge a coulé sur la neige ; et peut-être quelques-uns de mes extravagants ivrognes a-t-il lâché, sans y prendre garde, ([uelque cynique parole. Où est le grand crime, s'il vous plaît? C'est rivrognerie de tes fous, ^ et non l'auteur lui-même qui parle. D'ailleurs, épées de bois et blasphèmes pour rire. Est-ce que l'on croit à ces cadavres? Vous .savez bien qu'après la farce jouée, ils vont se lever et rentrer dans la vie réelle; comme les comédiens au dernier acte de LWuslon comi/ue. Je voudr-ais que l'on me montrât un seul homme un peu intelligent, capable de prendre au sérieux ce cauchemar funambulesque. Héi bon Dieu, n'entendez-vous pas que tous les vers de la Comédie chantent, comme l'épigraphe de la farce, sur l'air du Carnaval de Venise: tra la, la la, la la, la laire ?

C'est pourquoi je vois sans peine la réimpression du Uoman d'une Nuit. Le public sait que j'ai été condamné, je veux qu'il sache pourquoi. Il est inutihe d'épaigner un ridicule à des magistrats qui ont poursuivi Théophile Gautier, Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Barbey d'Aurevilly, Léon Cladel et Jean Richepin.

Et puis, malgré moi, je l'aime un peu, cette comédie impertinente, à cause du temps, du beau temps chimérique où elle a été écrite en quelques folles heures. .

En ce temps-là, par une belle matinée de juin, — car cette fantasque histoire peut commencer comme un roman, — un être extraordinaire projetait d'interminables jambes sur Tun des grands chemins qui aboutissent à- Paris. Si longue que fût la route, ces jambes, certes, en atteindraient le but! Maigre, plus maigre qu'à aucune époque, il n'a été donné à aucun homme de l'être, transparent môme, si son étroite redingote, quoique amincie par l'usage, n'eût offert encore quelque apparence d'opacité, il allait, ses courts cheveux

dressés par le vent qui rebroussait sa course, sn narine de faune relevée comme si elle eût flairé quelque nymj>hc (jro^ chaîne. Parfois, sans s'arrêter, il paraissait écoukT le bruit que faisait sur les cailloux le clair ruisseau qui fuit, et souriait avec un air d'attendrissement délicieux. Aux petites hirond^elles qui voleilt, il faisait des signes de mi^unre amicale et arrachait, toujours courant, des touffes d'hei licii fleuries. Aucun bagage, d'ailleurs. Quoi,de plus gênant qu'un bagtige? Une poche de sa redingote pourtant,— celle sods laquelle îe cœur bat, — était renflée comme par quelque paquet, H marchait toujours avexi les allures rectangulaires du Matamore dessiné par Théophile Gautier. « Qu'avcz-vous à déclarer? » lui demanda un employé de l'octroi. Le voyageur, fièrement, répondit : « Rien! yy

Rien, en effet, voilà ce qu'avait Albert Glatigny.

D'où venait-il? Son père, un honnête gendarme, ^ de qui plus tard il parlait souvent des larmes pleins les yeux et la voix tremblante d'émotion, bien qu'il fît peu do vers sur le;^ personnes de sa famille, — son. père, un matin, ne le vit pas s'asseoir à la table patriarcale. Que voulez-vouB? une troupe de comédiens vagabonds était passée par la bourgade, et Glatigny, qui avait quinze ans alors, s'était féru d'amour pour les cheveux roux de la soubrette. Son co'ur, comme une mouche, s'était pris dans cette toile d'araignée eji or. Mais il fallait gagner sa vie. « Vous serez souffleur >s dit Zerbine. Elle lui expliqua ce que c'est que d'ètiM: soufllour; il ne comprit pas bien et répondit : « C'est convenu >s. 11 rencontra d'abord quelcfue difficulté dans l'exerciee de Ja profession acceptée. Ce n'était pas qu'il ne sût pas souffler, c'était qu'il ne savait pas lire. Huit jours plus lard, il avait appris, en soufflant. Oui, c'est à force d'épeler 1<^h mornes phrases de M. Eugène Scribe ou de M. Anicet Bourgeois qu'il retint ses lettres, cet enfant qui plus tard de>^''^t d^rr^u en délicatesse et en préciosité les plus subtils O' style! L'apprentissage fut amer. Mais du fond de voyait flamboyer dans Tapothéose du gaz les clie de Zerbinette. D'ailleurs, un jour, chez quelque b^

a m I*iT^

tE nOUAN D IL^E NUIT 11

dans uni? ville où Ton coucha, il s'avisa d'acheter Ls Stalactiles do Théodore de Banviilo, Dès lors, il .vécut 'ébloui! Un poète lui avait révélé la poésie; il voulut lire tous les poètes. Il ne s'est jamais rappelé comment il avait fait pour se procurer un Ronsard; il se le procura. L'ivresse devint irrémédiable et s'accrut de jour en jour, à mesure qu'il entrait plus intimement dans la connaissance des chefs-d'œuvre. Afin de lire Virgile, dont André Chénier lui avait parlé, il apprit le latin. Entre deux portants de coulisses, il étudiait gravement la grammaire de Lhomond.! et un soir qu'il soufflait — car il soufflait toujours, regardant du coin de l'œil un livre chéri ouvert à côté de l'odieuse brochure, — une comédienne en représentation, au lieu de la phrase attendue: « Non, misérable, vous ne m'arracherez pas iha fille! » l'entendit murmurer : « Nos patriam fugimus, nos dulcia linquimus arval »

Souffleur, comédien, toujours pauvre, jamais triste, combien de tenips dura cette vie'^ quatre ou cinq années, je crois. Elle ne semblait pas près de s'interrompre, lorsqu'un jour, à Alençon, le vagabond rencontra l'éditeur Poulet- Malassis et Charles Asselineau, l'aimable et regretté bibliophile. « Il faut aller à Paris », lui dirent-ils, quand ils eurent lu ses premiers vers. « Fort bien, dit Glatigny, j'y vais » ; et il partit, à pied.

Que venait-il "faire dans la grand' ville? Eh ! parbleu, la conquérir!

Alors — c'était "vers le commencement de l'année 1861 — il y avait à Paris quatre poètes : Théophile Gautier, Lcconte de Lisle, Charles. Baudelaire, Théodore de Banville; car celui devant qui s'inclinent religieusement tous ceux qui pensent et qui rêvent, car le Père était « là-bas, dans l'île! »

Incontesté, paisible, heureux, Théophile Gantier r(''gnait, regardant face à face la calme figure de Gœlhe, et peu ^Ai^.,^^x des. visions sereines par la nécessité du feuilleton aine critique.

: hauteur de ses rêves, Leconte de Lisle, plus illustre "re, s'isolait, n'interrogeant qu'Homère ou Hésiode "»* la beauté de ses poèmes antiques.

Charles Baudelaire, qui déjà ravissait de rares esprits, rlujjïiail la multitude des sots; il passait pour quelque peu iliabolique, en attendant qu'on le reconnût divin.

Plus imprudent et plus familier, Théodore de BanTÏUe jetait sur tous, à pleines mains, ses resplendissantes pierre iu<' s. ('oUii-là, il fallait bien qu'on le vît, car il éblouissait lie timl |>rès. Ce rôle de météore à travers la Ibulc obscure Taniut^ïtit, et, parmi les auteurs de vaudevilles, d'opérettes et lit! mélodrames, il laissait la traînée lumineuse d'un dieu qui pn!5se dans le soir.

Au tour de ces poètes, qui faisait de beaux vers? Auguste Viicfpi'iie, en proie au drame et les yeux tournés vers l'île d où dovaît revenir le Maître, semblait avoir oublié les sLroplieiJi et les rythmes; il s'en est souvenu depuis. Louis' BïHHlhi't s'éloignait trop rarement du théâtre, Léon Dierx ne s'i4ait [K\i^ révélé encore. Sully-Prudhomme était un nom que Ton ne ^connaissait pas. Ignoré, François Coppée s'ignorait Jui^nieme. Seyil, Alphonse Daudet avait publié ses délicates Amourûiai'S^ mais le roman bientôt devait le prendre^ en nous laissant un long regret. Hélas ! la fade romance et rêlégie aux raïu's pauvres triomphaient! Faisant voguer des nacelles de papier dans des cuvettes qui croyaient ressembler au lac colr^lr d Elvire, repleurant avec des yeux de veau les larmes divines d'Alfred de Musset, quelques hommes — ohï qu'ils soîeiil oubliés! — se croyaient des poètes. De Tart, nul &oup<:un; de la langue, du rythme, nul souci. Du moins, k lendi'esï,e vraie, l'émotion sincère, la passion, en un mot, Vexi a ni i aient-ils parfois? Jamais, et pas un seul d'entre eux lae jioft&éda une seule des qualités auxquelles ils se vantaient de sact itier toutes les autres.

Eîjfin Glatigny vint, et le premier parmi les nouveaux, à Iraverî^ te concert dej sanglots enroués, fît sonner les belles ri m et? avec un bruit joyeux de sequîns entre-chorjués.

Mais ley sequins de ces rimes, Albert Glatigny ne les avait pas dans sa poche,- même en menue monnaie. Le poète parifwn îu\ aussi pauvre que le comédien de province. Vainenh'nl. (|nelques amis — parmi lesquels, au premier rang,

Théodore de Banville qui a toujours ranimé ceux qui défaillaient — Tencourageaient et tentaient de le secourir. Il souffrait. Mais il ne le disait pas. Pour un dîner de moins dans son sobre estomac, pour une déchirure de plus au coude de son habit, il se fût plaint, lui qui, en plein hiver^. sous les froides étoiles, après avoir soupe d'une carotte arrachée dans un champ voisin, n'avait eu un soir d'autre vêtement qu*un étrange costume de théâtre, fait avec de vieux journaux peints de couleurs brillantes? Allons donc! il en avait vu bien d'autres, et il espérait certes en voir d'autres encore. Sans sou.cis apparents, il arpentait le grand Paris avec ses jambes de sept lieues. Pluie ou beau temps, niniporle, il allait et, toujours, quelle que fût peut-être l'anxiété intime de son âme, c'était le même Albert Glatigny, joyeux, familier, conteur de bouffonnes histoires, faisant sauter, h force de rire, les boutons de son gilet, — quand il restait à son gilet des boutons, — fou de passion pour son art et d'entliousiasme pour ses maîtres, amoureux de toutes les femmes, même des moins cruelles, content de tous les hommes, même des plus mauvais, empruntant quelquefois cent sous, espérant rendre des trésors; probe d'ailleurs, hautain parfois et n'entendant pas raillerie sur certaines choses, et brave au point que le jour de son premier duel, se souvenant de ses mésaventures de comédien quand il créait en province quelque rôle nouveau, il s^écria, comme la balle de son adversaire lui passait près de l'oreille avec un petit bruit vif: <( Je serai donc sifflé à toutes mes premières! »

Une joie le soutint dans ces pénibles jours; ^vnce h la générosité d'un ami, — ie remercie ici M. Ernest Hasetti au nom de tous ceux qui ont aimé Albert Glatigny, — il put enfin voir imprimé le manuscrit qui lui gonllait la poche — celle sous laquelle le cœur bat, — le jour de son arrivée à Paris; il publia Les Vigna folles.

Certainement, ce premier recueil, fantasque, violent, en désordre, où se montrent trop visiblement riniluence directe de Théodore de Banville et parfois celle de Charles Baudelaire, ne saurait être comparé aux vers achevés plus tard par

THEATUE EN VERS

Glaligriy lorsque, viril et devenu grave, moins peut-être à cause de ses longues souffrances qu'à cause du bonheur de s'en VfïiF consolé par une aimante'et dévouée épouse, il put reciHMllir son cœur et' son esprit dans des poèmes plus ; proches de la sorte de perfection à laquelle il lui était per-

mis d'asjîirer. Mais, à l'époque où il fut publié, ce livre, l dépourvu de la niaise sensiblerie qui déshonorait alors la

I poésie et révélant un artiste soucieux des nobles formes^ dut

* paraître remaïquable et Tétait en effet. 11 conserve Thonneur

,^ de marquer une date heureuse dans Thistoire poétique de ces

(' deniières années. . „

I Or, vers le même temps, — c'est du plus loin qu'on se sou-

l ^ vieiHK^ — un autre jeune homme, appelé Catulle Mendès, tout t frais débarqué de sa province et que n'avaient pn^^ fait con-

\ naftre ^[uelques vers publiés çà et là, venait de fonder une

revue liltéraire: La Revue fantaisiste. Albert Glaligny s'avisa de t'a lier voir et de lui apporter Les Vignes folles. Une dédicace au crayon disait :

*^ Voici les vers que dans mes courses

J'ai faits au hasard dli chemin, Ainsi que l'on boit l'eau des sources Dans le creux brûlant de sa main.

Ile jeune homme de province lut le livre et fut émcrveiité.

— Vous êtes un poète! dit-il le lendemain, quand il revil Gïatigny.

Celui-ci répliqua: - •

— Vous en êtes un autre!

Ces injures échangées, les çieux jeunes gens se serrèrent.

la msiin, et ce fut le commencement du groupe qui devait se foiiner; du gi*oupe —■ non pas de Técole, en tendez- vous bien! — que Ton a tour à tour appelé les « fantaisistes >', les 1' Impassibles», — oh! dites-moi pourquoi? a nommé plus tard les « Parnassiens »; de ce gro temps repoussé, raillé, bafoué, cjui a. exercé a^pQt si uianifeste et si profonde influence, non seulem^^

poésie, mais sur toute la littérature de ce temps! Et ceux-là même qui disent non, en se fâchant, savent bien que je dis vrai.

Vous en souvenez-vous, mes camarades de jadis, mes amis de maintenant, — car la vie, qui sépare les autres hommes, n'a fait que mieux nous unir, nous, poètes ! — vous en souvenez-vous, de la petite Revue fraîche, téméraire, jolie, à la couverture pimpante, dont nous étions les impertinents Buloz, dans l'âge invraisemblable où Chérubin se borne encore à embrasser l-écorce des arbres? La Renie fantaisiste était la revue bien nommée ; toutes les jeunes et folles audaces, elle les avait, narguant les pédantismes et les sottises, pouffant de rire au nez des Philistins, bafjouant les railleurs^ ces bourgeois plus méchants, et ne comprenant icibas que deux choses, qui sont tout à la vérité : la Poésie et la Joie! Pour moi, lorsque je songe à elle, c'est toujours avec un doux tremblement au cœur, et avec un sourire de tendresse, comme un homme qui, au milieu des angoisses, et même du bonheur, se souvient de sa première amourette. ^

J'y pense"îaussi avec" fierté,

Car elle eut, cette folle, le courage magnanime, et qui parut étrange, de faire l'émeute des vers, des véritables vers, contre ce roi, le sentimentalisme élégiaque, et cette reine, la Faute-de-Français ; car, adoratrice effrénée du Génie et delà Passion, elle célébra de toutes ses chansons déjeune oiseau le Maître suprême alors exilé, et défendit, elle seule, de toutes ses petites griffes, l'œuvre de Richard Wagner, alors incomprise ; car elle eut la gloire d'être approuvée et ^ patronnée par ces hauts et purs esprits: Théophile Gautier, ' Charles Baudelaire, Théodore de Banville, et l'honneur de rechercfaer ou d'accueillir, de révéler à ce petit nombre qui est bientôt le grand nombre, la plupart des jeunes talents ( nce admire aujourd'hui ; pour ne point parler des

I ^ll-e eut tous les poètes ! — c'est sous la couver-

t ^e et couleur d'or de la petite Revue qu'Alphonse

] **— V illustre encore malgré Les Amoureuses, publia

quelques-unes de ses exquises fantaisies, que Jules ClareHe — vous rappelez-vous, mon cher confrère, Les Amours d'une Cétoine? — glissa, presque hésitant, ses toutes premières ligues, que Léon Cladel, farouche improvisateur, mais quel I artiste à présent! enferma, ainsi qu'on met des tigres en

I cage, ses plus formidables nouvelles, qui mordaient et déchi-

^ raient les feuillets. Ah ' comme nous sommes vieux déjh ;

l mais comme nous sommes jeunes encore !

l C'est dans le bureau de La Revue fantaisiste que j'ai vu Sully-

jf Prudhomme pour la première fois.

I Un lieu passablement extraordinaire, ce bureau» Des ten-

^ . tures de Perse, vertes et roses, qui riaient à l'œil aA^ec un I air de prairie, s'étonnaient de l'acajou des armoires et dct?

f! tables; une chaise-longue, au fond, qui ne s'ennuyait pas

r toujours, boudait le fauteuil de cuir et le cartonnier plein

?: de poèmes. Presque un salon, qui aurait bien voulu être uji

\ boudoir.

[^ C'était là que tous les jours, l'après-midi, vers trois heures

I venaient Théodore de Banville, nous offraiit, dans sa bonté

I de jeune maître, les éblouissements de sa verve lyrique et

l parisienne, — Orphée et Balzac mêlés; Chnrles AiBselineau,

|r aux cheveux doux, longs, déjà gris, ayant aux lèvres ce sou-

^ rire ironique et tendre, que Nodier seul, avant îui, avait eu ;

V et Charles Baudelaire, svelte, élégant, un peu furtift presque

[ effrayant à cause de son attitude vaguement effrayée, hau-

l tain, d'ailleurs, mais avec grâce, ayant le charme attirant du

> joli dans l'épouvante, — l'air d'un très délicat évèque, uu

|- peu damné, qui aurait mis, pour un voyage, d'exquis habits

I de laïque; son Éminence Monseisrneur Bnuninel. Là aussi,

I Albert Glatigny, avec sa vagabonde facomle, im poing sur

\' la hanche, la cravate défaite, le gilet trop court, — à igno-

l rance entêtée des bretelles! — nous récitait, ayant aux lèvres

r son rire de jeune faune amaigri par les tendresses de nymphes,

f - ses amoureuses strophes aux rimes retentisse |- des bruits de baisers! Mais ce n'était pas toujc

rature que l'on s'inquiétait au bureau de La Revi. plus d'une fois, le soir venu, après les graves "^"

il arriva aux très jeunes poètes, — ne ris pas, public, tu leis envies! — d'entrer dans le salon de perse rose et verte, accompagnés de muses qui peut-être ne savaient pas l'orthographe, mais qui riaient bien aux bouches diseuses de vers avec les rimes de neige de leurs trente-deux dents !

Lorsque Sully-Prudhomme se présenta, — un matin, — je pris un air très grave et presque magistral. Je dus lui sembler d'autant plus ridicule qu'il avait, je pense, quatre ou cinq années de plus que moi. Mais quoi ! n'étais-je point, malgré mon menton imberbe et mes cheveux d'enfant, — je les ai expiés, ces cheveux 1 — n'étais-je point un directeur de Revue? tandis que le visiteur n'était, en somme, qu'un «jeune poète » venant offrir des vers au recueil que je dirigeais. Ahî qu'on était gamin! Le souvenir de ces enfantillages-là, aujourd'hui, nous amuse.

Mais Sully-Prudhomme m'étonna. Doux, calme, grave, vêtu avec une correction qui, pour un observateur subtil, çiurait dû être le pronostic déjà du futur habit à palmes vertes, il parlait d'une voix lente, lointainement sonore, comme si on l'eût entendue d'une chambre voisiae, ne faisait guère de mouvements, — seulement des gestes de politesse, qui saluent, tendent la main un peu, ne se rétractent pas, mais se restreignent, — n'était pas timide, mais modéré, mais paisible, avait dans toute son attitude comme un ennui d'être vu, comme une recherche de solitude, et, dans sa parole parlée presque à regret, un infini désir de silence ! Dans ses yeux, presque tristes, purs comme des yeux de jeune fille, se .peignait tout le rêve des aspirations sacrées et des mourantes tendresses.

Tel je l'avais vu autrefois^ tel, à peu près, je l'ai revu, non pas vieilli, virilisé, il y a peu de mois, chez Victor Hugo.

Toujours cette paix, cette calme réserve, ce charme poli, culs de sensitive; toujours dans les regards, ce ^'isole.

"lit si ce n'est point à cet éloignement instinctif de -t — ôur du silence et de la bonne solitude, que

SiiUy-Pi'udliomme a dû en grande partie sa belle renommée? Four se faire distinguer parmi la foule, le meilletir moyen n'est pas de faire de grands gestes ni de mener plus grand frac n s que le vulgaire des passants; an est tenté, parmi los pèles-mêles et les brouhahas, de suivre de plus près celui f|ui marche à pas sourds et d'écouter, eu tendant rorcille, celui qui parle à voix basse.

Hélas ! Ijt Bévue fantaisiste où Le Roman d'une Nuit avait été publié, ne survécut pas longtemps à la condamnation de son directeur. Malgré la très spirituelle et très g^-néreusé plaidoirie de M'- Lachaud, elle dut payer l'amende ; et comme eMc était ]kmi riche...

Mais elle eut de joyeuses funérailles. C est mon procès que je veux dire.

Comme nous étions 'assez fantasques, nous, les néo-romaotiques^ le prétoire, ce jour-là, présenta un aspect qui ne manquait i>as de pittoresque. Certes les maîtres — Méry, Léon Gozïan, Gustave Flaubert, Charles Baudelaire, Théodore de Banville, Fluloxène Boyer — qui étaient venus ïi raudience pour mB donner un témoignage de sympathie dont je serai éternellemetit fier et pour me défendre par Tautorité de leur présence, portaient des habits d'une convenance irréprochable et gardaient un maintien parfait. Mais les nouveaux Jeune^France, hardis et fougueux, se gardaient bien d'avoir 1 de ces modesties ; beaucoup de tètes défiaient les Philistins i chauves par l'abondance effrénée des chevelures, beaucoup ♦" de cravates violentes éclataient sur la blancheur des che* mises, beaucoup de gilets offensaient les yeux bouï^geois par des flamboiements écartâtes ; et c'était, i\ la 9^ chambre, comme un coin du foyer de la Comédie-Française le preoiier soir de Uammi'

D'ailleurSj si je fus condamné, je ne fus pas sifflé.

Quand le substitut du procureur impérial eut achevé de lire d'une voix retentissante — en accompagnant les commentaires furibonds — l'un des trente -six pi incriminés de l'ouvrage, des applaudissements éc?"*"^""

L'orateur leva la tète, triomphant.

LE ROMAN D'UNE NUIT i9

Mais il comprit vile son erreur et sa joie fut de peu de durée. .

Ce n'était pas sa harangue que l'on applaudissait: c'étaient mes vers î r . .

Veuillez agréer, Mademoiselle, l'expression de ma respectueuse sympathie. . ^

Catulle Mjindès.

PERSONNAGES

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