DON PÈDRK, LE BARON
LE BAHON.
Votre servante vous aura dit sans doute, monsieur, que je me suis présenté chez vous. Mais on eût mieux fait de me prévenir de votre retour : je tue serais empressé de me rendre moi-mème...
DOS CÈDRE
On ne m’a rien dit du tout. Aussi n’est-ce pas pour vous que je viens. Je désire entretenir un iustant ma sœur à propos d’une faribole qu’on ut’a contée: oh! une de ces histoires comme il en court par centaines dans notre village , où certes les gens sont assez avides de méchants bruits. Sur le
' Faubourg do Séville. Les Andaloux son) renommés pour leur esprit. Ce mol révélé, du reste, que te baron doit être originaire de
Séville.
LK BARON
moindre sujet ils vous mentiront, ils vous broderont, ils vous dresseront des montagnes. Mais, bah!
LE BARON
Enfin qu’est-il arrivé?
DON PÈDHK.
Oh! rien, si vous voulez. Cependant les conséquences pourraient en être désastreuses. Ma sœur ne tient aucun compte dé ces choses-là; elle garde sous clef une jeune fille, et cette pauvre petite créature, honnête , bien élevée , n’avant jamais donné fieu au moindre reproche, on la dépouille, grâce à sa mère, de toute l’estime qu’elle mérite.
LF. BARON.
Doua Isabelle est un trésor de charmes et de perfections; et, à la voir enfouie et comme éclipsée au fond d’un mauvais village, exposée d’un jour à l’autre à devenir la proie d’un rustre sans mœurs et sans manières, sans éducation, sans culture, tenez , cela crie vengeance ! Maintenant il n’est pas impossible de découvrir, de rencontrer même un homme capable dé la délivrer de cette atmosphère, de l’élever à un rang plus auguste, et de répandre sur elle et sur sa famille les dons qu’une
fortune hostile lui a déniés.
DON PÈDRE
Quel fatras! Non, monsieur, ma nièce n’est pas autant à plaindre que vous voulez bien le dire. L’atmosphère, à ce qu'il me semble, n’est ici ni impénétrable ni fort obscure ; et oii enfin avez-vous pris \ os éclipses?
il n'est pas nécessaire non plus d’élev or celle enfant au septième ciel Voire pitié, monsieur, nous vous en dispensons! Dans ee village, les jeunes filles se marient parfaitement bien. A la vérité, nous sommes privés ici (et le- beau malheur ! j d’une jeunesse efleminée, corrompue, pommadée , ayant sans cesse lé cigare à la bouche, et l’insolence aussi; partagée entre la fainéantise, le commérage et la fatuité; taillée enfin sur le patron de celle que j’ai vue venir s’étaler chaque jour, avec ses poses de maître de ballet, à la Puer/a de! Sol. De eette marchandise, nous n’en tenons pas. Mais nous avons des jeunes gens honnêtes, possédant une fortune et une éducation solides, pleins de respect fet toujours prêts à s’incliner devant les cheveux blancs. Aux femmes ils ne prodiguent ni les vains compliments ni l’outrage; ils leur accordent l’estime. Ils ignorent les caprices extravagants du luxe et de la mode, et, pour se vêtir, leur seule conseillère est la modestie. Ce ne sont pas des puits de science, mais ils savent se conduire en braves gens; ils savent gouverner leur maison , donner le bon exemple à leurs fils, leur faire aimer et chérir la vertu; — cette vertu qu'ils savent aussi pratiquer! Isabelle, mon Dieu ! ne s’attend pas à autre chose ; elle ne se laisse point éblouir par de folles illusions. Elle a un fiancé quelle adore, son coeur bal tout e.ntier pour lui. C’est là ma plus grande joie, et j’espère. bien xju’il ne se passera pas quinze jours sans que noifs célébrions une noce en ces lieux. Alors il y aura grand dîner, joyeuses fanfares et danse, et,
LK BAKON.
l’après-dinée, du chocolat, de la limonade et de l’orgeat.
V LE BARON
Cette façon de penser a lieu de me surprendre.
DON CÈDRE
Pour ma part, monsieur, c’est la vôtre qui rn’é'-
ballit. (Imitant le ton grave et emphatique du baron.) VoU-
dricz-vous, par hasard, faire de ma nièce l’épouse d’un vicomte ou d’un amiral?
LK BARON
Ce que je veux, c’est qu’on la rende heureuse.
don pèdre.
Eh bien, s’il en est ainsi, laissez-la en paix.
LE BARON
Mais peut-être le destin lui réserve-t-il un sort meilleur?
DON CÈDRE
Se voir mariée à l’homme de son choix , et dans son propre village, voilà le meilleur sort.
LE BARON
Je supposais qu’en cette occasion sa mère devait avoir voix au chapitre, et droit à l’obéissance.
DON CÈDRE
Sa mère est une pauvre paysanne qui ne connaît pas plus le monde qu’un enfant à la mamelle. Mais j’en fais mon affaire. La convertir et la tirer d’erreur est chose, aisée; et, tut dépit de son ignorance, dans quelques heures d’ici elle saura de quel côté se trouve le trompeur.