LA JEUNE FILLE
NOTICE
MR
LE VIEILLARD ET LA JEUNE FILLE
Les incidents que dut traverser cette pièce , avant d'arriver à la représentation , sont des plus curieux , et parfois d'un comique achevé. -
C’est en 1786 que Moratin lit la première lecture de sa comédie aux acteurs de la troupe de Manuel Martinez. Tout d’abord les chefs d’emploi furent d’avis qu’elle ne supporterait pas la scène, à cause de l'extrême simplicité du sujet, simplicité qui offrait un contraste frappant avec les ouvrages compliqués et alambiqués, auxquels seuls était alors réservée la faveur du parterre. Néanmoins , malgré la tempête qu'on redoutait , on se décida pour la mise à l’étude.
. L’amour-propre des acteurs leur ouvrit la perspective de se rehausser aux yeux du public, en lui présentant une œuvre originale, écrite avec intelligence et avec le sentiment de l’art.
Après la promesse de voir l’ouvrage représenté, il s’agissait d’en obtenir la permission. Elle ne fut accordée qu’au prix des plus durs sacrifices. Il fallut opérer tant de suppressions, tronquer tellement les principales scènes , faire de si nombreuses coupures au dialogue , que, de toute la comédie, il ne resta bientôt qu’un avorton de pièce estropié et désordonné.
Mais k peine le bienheureux permis eut-il été octroyé par la censure, que surgit un autre contre-temps.
La seconde actrice de la troupe, qui effleurait agréable-
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ment la quarantaine, refusa de jouer le rôle de doua Béatrice, ne voulant pas encourir la disgrâce d’être dépouillée au théâtre des charmes de sa jeunesse évanouie Ses camarades résolurent aussitôt de renvoyer le manuscrit à l’auteur, etMoratin abandonna, pour le moment, 1 tdee de faire recevoir la pièce.
Deux années plus tard, notre poète, espérant trouver les circonstances plus favorables, tira son manuscrit de la poussière , et vint le confier à la troupe d'Eusèbe Ribera. Ici nouvel accueil flatteur, mais aussi nouveau contre - temps : et quel contre-temps! Une actrice qui, pendant le faible espace .le trente années, avait joué, avec l’agrément du public dans plusieurs villes de l’Andalousie et dans les resi- dences royales , femme d’un grand talent du reste, d’une grande sensibilité, et pour laquelle l’art dramatique n’avait plus de secrets, tenait, à cette époque, un des principaux emplois dans la troupe de Ribéra. Elle lit la pièce, elle 1 applaudit, elle la prend pour elle, et y choisit- je vous le laisse i, deviner -le rôle d’Isabelle, jeune mariée de d,x-netif printemps! Or, au témoignage d’un contemporain, cette intrépide Andalouse se serait parfaitement identifiée avec des personnages tels que Sémiramis , Athalie , Clytemnestre ou même Hécube; mais elle ne pouvait représenter la jeune Isabelle, sous peine de voir les spectateurs lui rappeler d une façon bruyante ses vieux triomphes. La position de Moratm devenait des plus critiques. 11 n’y avait pas deux alternatives pour lui : il fallait , ou sacrifier sa piece par une timidité polie, ou accomplir un acte bien autrement cruel, celui de tirer de sa fatale erreur une femme qui n avait encore cédé ni à l’éloquence de son extrait de baptême, ni à la véracité de son miroir.
Ainsi donc la troupe de Martinez avait renvoyé la comédie parce qu’une actrice d’un certain âge n’avait pas voulu V jouer un rôle de matrone; et la troupe de Ribéra allait être forcée de tuer la pièce , parce qu’une comédienne
SIR LE VIEILLARD F.T LA JELNR FILLE
non moins âgée voulait y remplir un rôle de toute jeune femme.
Sur ces entrefaites, chaque scène était apprise avec zèle, et Moralin tremblait; il prévoyait un échec. Mais un heureux hasard lui vint en aide. Le vicaire ecclésiastique refusa d’autoriser la représentation; et, pour la première et probablement la dernière fois, un poêle se mit à bénir le pouvoir de la censure, qui le délivrait ainsi d’avance des sifflets immérités du public.
Deux années s’écoulèrent encore, et la fortune vint entin réparer toutes ses injustices.
Les nouveaux censeurs trouvèrent la comédie admirable ; ils louèrent son but moral , la régularité du sujet , la fidélité des caractères, et principalement la verve comique, le langage, le style, la versification de l’auteur. En un mot , il n’y eut pas assez de compliments et d’éloges. Tant il est vrai combien les opinions peuvent varier sur les ouvrages de goût!
Le 24 mai 1790, au théâtre del Principe , on joua le Vieillard et la Jeune fille. Le public, juge suprême en pareille matière, écouta d’abord dans un scrupuleux silence; puis les applaudissements arrivèrent, et se soutinrent avec ardeur. Ce ne fut pus encore pour Moratin un triomphe éclatant; mais dès ce jour on rendit hommage à sés travaux et à son génie. Du 22 niai 1790 , date enfin la carrière dramatique du père de la comédie espagnole moderne.
Le fameux rôle d’Isabelle fut rempli par Juana Garcia, actrice charmante, jeune, belle, et douée d’un organe enchanteur. Manuel Terrés , l’un des plus grands comiques d’alors, se surpassa dans le rôle de don Koque; et quant il celui de Munoz, il fut joué avec la dernière perfection par Mariano (Juérol.
PERSONNAGES
DON ROQUE \ MUNOZ *
DON JUAN. GINÉS.
DONA ISABELLE. BLASA.
La scène se passe à Cadix, dans la maison de don dogue.
Le théâtre représente un appartement 3 bourgeois , avec table , canapé et chaises. Au fond, deux portes: la première est celle du bureau de don Roque ; la seconde donne issue sur une ruelle que l'on suppose être derrière la maison. Aux deux cotés de l’appartement sont deux autres portes : par celle de droite on gagne l'escalier principal ; par celle de gauche on communique avec les logements intérieurs.
L'aclion commence le matin, et se termine avant midi.
' Observation générale. Le titre de don, réservé autrefois à la noblesse, aU clergé et aux officiers, est devenu peu à peu le simple équivalent de notre monsieur placé devant te prénom d’une personne.
1 la lettre fl (egné) a le même son que noire gn dans Kapagnole, répugnance, etc.
3 Sala, ce mot a Ici la signification d’appartement. La sala par excellence, c’est notre salon Du reste, le mot salon ne s’emploie, en espagnol, que pour les pièces d'apparat des grandes maisons et des palais.