A CT K, II, SCÈNE XIV
« Si tu te lances dans ce mic-mac, et qu’après cela ils eu aient vent, les anciens...? » Mais, doua Clara, vous ne voyez donc pas tous ces espions dont les regards plongent sur nous de tous eûtes, tous ces sbires !...
DOMA CLARA.
Quelles chimères ridicules de la part d’un amant !
IIOM C LAI DK.
Ajoutez à cela que je demeure livré à moi* même, car mon brave Périco doit nous quitter sans retard .
DOUA CLARA
Mais pourquoi s’en va-t-il? Où se rend ce garçon?
DOM CLAUDE
Périco se rend à Madrid , pour y exécuter les ordres dont il est chargé par mon père. Il aj>porle ii l’avocat des dossiers dont la conservation est importante. Car sachez, mademoiselle, que nous avons un procès avec l’alcade rnayor, procès qui dure depuis deux années, et qui a trait à la vigne de l’ancienne pièce des Joncs. . . Or, notre homme d’affaires est un être qui n’en finit point. Ia» moitié de l’année il la passe en voyages, et l’autre moitié il est malade dans son lit. Mon père alors a voulu envoyer Périco donner un coup d’œil...
DOMA CLARA.
Et e’est cette belle raison qui nous force de renoncer à tout, don Claude? Quoi! |>arce que votre domestique part , vous ne Vous sentez plus en état de rien entreprendre ?
LA FAUSSE DÉVOTE
DON CLAUDE
Si fait, mademoiselle. Mais d’abord il est essentiel que je m’achemine vers la maisonnette d'un eertaiu quidam , pour avoir son avis...
DONA CLARA
Vous m’excuserez, don Claude : il me semble à moi que, dans des cas comme celui-ci, la promptitude, le secret, la circonspection...
DON CLAUDE
De la circonspection! Mais j’en suis pétri de votre, circonspection; j’en ai même à revendre. Seulement le diable brouille toujours les cartes; et, ma foi...
Songez que les minutes ont leur prix , don Claude. Vous serez absent demain , et votre père arrive à Tolède. Songez qu’on veut m’ènsevelir dans un couvent. et alors plus d’espérance de nous revoir, alors
nous serons à jamais perdus l’un pour l’autre !
DON CLAUDE.’
Eh bien, je vous promets de sortir à l’instant même pour aller à la découverte du camarade.
* DONA CLARA
lnstruisez-moi de ce que vous aurez décidé.
DON CLAUDE
Cela va sans dire.
DONA CLARA
N’est-ee pas que vous ne laisserez point échapper le sort heureux que cette union vous offrira, don Claude? Faisons notre devoir. Dieu fera le reste!
Am; H, SCÈNE XIV. 429
DON CLAUDE
Oh! le projet est superbe! Je tremble seulement pour la réussite.
Du montent que c’est notre volonté, qui donc peut y mettre obstacle? Mon père, je suppose, fera éclater tonte sa furie; mais, en un tour de main, il sera obligé de céder. Après cela, si vous craignez que le vôtre ne vous donne les ét rivières!
DON CLAUDE
Des étrivières à moi ! Je voudrais l’y voir ! Mon honorable père est un pauvre vieux, tout gonflé de \ auité , tout couvert de dettes suspectes, enfoncé jusqu’au cou dans des procès où il se lait écorcher jusqu’au vif. Don Luis ne sait rien de cette triste position... Ah! mon amie, heureusement encore qne le bonhomme est de la municipalité. Gare, gare à ceux qui lui tombent Sous la patte : « En prison ! , . en prison! » El aussitôt mes gaillards de cracher au bassinet. La loi est inflexihle. Pour prendre l’air, il , n’est point d’autre porte. Aussi, lorsqu’une année la fatalité veut que les amendes ne donnent pas, nous crevons de faim !
DONA CLARA
S’il en est ainsi, qu’est-ce qui vous arrête?
DON CLAUDE
Ce qui m’arrête? Je sais parfaitement ce qui m’arrête. Avec vos intrigues, mademoiselle, vous m’attirez , à parler franchement , dans une bagarre de tous le? démons; et j’ai une peur épouvantable...
LA I A C SSE DÉVOIE.
Don Claude, c'est assez ! Si votre amour était une passion sincère, vous sauriez y puiser du courage pour des entreprises autrement difficiles ! Je vous connais à présent. C’est assez!
( FJIe fait semblant de se retirer. Don CUudela retient. )
BON CLAUDE
Ma chère Clara , allons donc !
DON A CLARA
Perfide !
DON CLAUDE
Ravissante brunette !
DONA CLARA
Séducteur !
DON CLAUDE
u Écoutez volte Claude!
DONA CLARA
.Npn; je ne veux même pas vous voir,
DON CLAUDE
Grâce , mon pauvre ange !
DONA CLARA
Laissez-moi ! Adieu.
DON CLAUDE
Voyons, arrière une bonne fois toutes ces misères , et faisons la paix !
Hélas! comment trouver la paix lorsque je sens mon cœur se briser dans ma poitrine? Ah ! que j’étais éloignée de savoir ce que c’est que l’amour ! que j’en étais éloignée ! Seule, avec moi-même, sans
ACTf: II, SCÈNE XIV.
avoir jamais connu , sans avoir jamais effleuré les pièges flatteurs du monde , par quel funeste entrainement ai-je pu tomber dans l’ablme du mal ? C’est vous, don Claude , c’est vous qui m’avez ravi mon repos; c’est vous, ingrat, qui m’avez arrachée du sentier de la perfection; c’est mon aveugle penchant pour vous qui nia précipitée vers ma ruine , en chassant au loin les conseils de la sagesse. Quel désenchantement , et combien il arrive tard ! Mais ai-je le droit de me plaindre ? Ne suis-je pas la seule coupable? J’ai conçu de l’amour pour un homme, et voilà ma récompense! O les trompeurs! Et vous, don Claude, vous ôtes plus fourbe qu’eux tous; car c’est une lâcheté de ne point céder aux larmes d’une malheureuse femme !
DOS CLAUDE
Ah çà , par le grand saint Pierre, où en sommesnous, et que signifient ces transports? Ne vous ai-je point déclaré ma ferme résolution de courir chez le camarade, et d’unir mes conseils à ses conseils ? Oui , décidément , il faut que la bombe éclate aujourd’hui sans remise; et, en dépit des imprécations de votre père et des emportements du mien , et dût même, au premier choc, don Luis tomber roide mort, si nous parvenons à célébrer notre hyménée, je me moque de tout le reste! Ainsi calmezvous , et ne pleurez pas davantage , car vous allez me donner des attendrissements... Corbleu! je ne sentirai pas mon propre habit sur mes épaules, tant que je ne verrai point notre affaire tirée au
LA FAUSSE DÉVOTE
clair. Je vole à ma consultation, et vous reviens sans plus tarder. ' '■
( H sort par la droite. ) -
DON A CLARA, essuyant ses larmes et souriant.
Que le bon Dieu te prête des ailes!... Enfin, il parait que la peur bat la chamade. Parlez-moi de quelques soupirs bien dramatiques, et poussés à propos ! / ; • ; . -
( Elle sort par I* gauche. )