VI
De la descente des Francs en Italie.
Impossibilité de franchir les Cluses, résistance opiniâtre des Lombards, découragement de Charles, sa résolution de s'en retourner en France sans avoir rien fait; puis, tout à coup, les Cluses abandonnées, les Lombards en fuite, Charles triomphant: voilà ce que nous apprennent çà et là, et avec leur laconisme habituel, presque tous les chroniqueurs de cette époque, sans prendre la peine d'indiquer les faits qui lient ces deux extrêmes et qui expliquent un si grand revirement de fortune. Dans leur récit, ce changement tient du miracle. Anastase, en effet, avec la témérité ordinaire aux écrivains de parti, affirme que Dieu, voyant l'inique perfidie et l'intolérable perversité de Didier, jeta dans son cœur, dans le cœur de son fils et de toute l'armée, une épouvante qui leur fit à tous prendre la fuite, sans attendre même qu'ils fussent attaqués* : comme si un homme pouvait deviner quand Dieu met quelque chose dans le cœur d'un autre.
Mais tout, suivant nous, se concilie et s'explique au moyen de trois faits que nous avons rapportés dans les Notices historiques, et qui sont : chez les Lombards un parti vendu à Charles, et qui avait besoin d'une occasion pour agir en sa faveur; la révélation faite à Charles d'un passage inconnu pour descendre en Italie; enfin la résolution qu'il prit d'envoyer une partie de son armée pour surpren-' cire les Lombards et les attaquer par derrière. Le premier fait a été jusqu'à nos jours matière à discussion. Quant au second, la venue du diacre Martin au camp de Charles pour lui enseigner la route, nous parait un des faits les plus au-
i. Anast. in vita Hadr. Rer. /*., t. III, p. 134.
thcntiques de l'histoire de ces temps-là; le contemporain qui le rapporte avait connu Martin lui-même. Le moine anonyme, auteur de la Chronique de la Novalêse, auquel nous reviendrons tout à l'heure, raconte que ce fut un saltimbanque qui se présenta à Charles, lequel ayant établi son camp dans le val de Suze, désespérait de trouver un passage, et qui s'offrit à lui en montrer un; et qu'en effet cet homme conduisit l'armée des Francs par des lieux sans chemins frayés jusque sur les derrières des Lombards. L'assertion de cet écrivain, postérieur d'environ trois siècles à l'événement, et insigne fabricateur de fables, n'a pas un bien grand poids, quand elle contredit l'autorité d'Agnello de Ravennes; mais encore est-ce une tradition et une trace de ce fait, qu'un chemin fut découverte Charles,, au moment où il s'y attendait le moins.
De cette élite de soldats détachée de l'armée, qui dut passer par ces difficiles descentes, le souvenir n'en a été conservé que par la chronique de Moissac que nous avons citée dans les Notices historiques. Mais la chose est si vraisemblable, et elle explique si bien le passage des Cluses, tout à la fois authentique et obscur, que Ton ne voit pas pourquoi on hésiterait à l'admettre.
Eginard dit un mot des fatigues qu'éprouvèrent les Francs pour franchir ces montagnes sans chemin, ces rochers escarpés, ces pics dressés vers le ciel; mais on ne distingue pas s'il l'entend de ce dernier passage, ou de la route que se fraya l'armée entière pour arriver jusques aux Cluses1.
Relativement enfin à la situation des Cluses et à l'expédition de ce détachement, quelques indications nous sont fournies par le moine de la Novalèse qui, si légère que soit son autorité, est néanmoins curieux à entendre, quand il parle de positions à lui connues et de choses dont il assure avoir été le témoin. Il dit donc que les fondations des Cluses
1. Italiam intranti quam difficilis Alpium transitus fuerit , quantoque Francorum labore invia montium juga, et eminentes in cœlum scopuli, et asperac cautes superatae sint, hoc loco describerem , nisi , etc. — Kar. Vita, 6. — Il eût pourtant bien fait de le décrire.
subsistaient encore de son temps depuis le mont Porcariano (probablement les Alpes de la Porzia) jusqu'au bourg de Cabrio1. Chiavrie est située sur la gauche de la petite Dore, vers l'entrée du val de Suze. Sur l'autre rive et presque en face de Chiavrie, est le lieu qu'on appelle encore la Cluse. Le nom de cette terre est déjà un puissant indice que là étaient anciennement les Cluses, et cet indice devient à peu près une certitude , quand on réfléchit que les anciennes Cluses étaient précisément à rentrée du val de Suze; comme il est aisé d'en juger par la charte, que fit Charlemagne, de la division de l'empire des Francs, où l'on voit qu'au nombre des territoires assignés à son fils Louis, il comprend la vallée de Suze jusqu'aux Cluses2. Au surplus, le moine raconte que Charles, ne pouvant forcer les Cluses, occupa toute la vallée de Suze; il assure qu'il s'établit dans le monastère de la Novalèse, où bientôt il ne resta plus rien des provisions des moines, ce qui est trèsvraisemblable, même quand c'est un romancier qui le dit. Quant au détour que prit le détachement des Francs, le moine en dit peu de chose et en termes obscurs. Le saltimbanque, suivant lui, abandonnant tous les sentiers connus, guidait les Francs par les fentes d'une montagne. Un endroit où ils passèrent portait encore, au temps du moine, le nom de Chemin des Francs3. Cette indication est peut-être inutile pour nous, car le lieu peut avoir perdu ce nom : Yilla-Franca, dans la vallée d'Aoste, est si loin du mont Cenis et des Cluses, que cette ressemblance de nom ne suffit pas pour faire soupçonner que les Francs aient passé par là. Le lieu où ils se mirent en bataille est expressément indiqué par le moine, et s'accorde fort bien avec les autres positions connues : « Ils arrivèrent, dit-il, et se
i. Nam usque in preesentem diem murorum fundamenta apparent, quemadmodum faciunt de monte Porcariano usque ad Vicum Cabrium. — Lib. III, cap. 9. Rer. It., t. Il, p. 2 , col. 717.
2. Vallem Segusianam usque ad Clusas. — Chart. Divis. Rer. Fr. t. Vf page 722.
3. tn quo, usque in hodiernum diem, Via Francorum dicitur, —Rer,Itti col. 719.
« réunirent au bourg de Gave1. » Et, en effet, Giaveno est situé au delà et à peu de distance de la Cluse; d'où il suit que les Francs seraient descendus par la vallée de Viu. Mais le cours entier du chemin qu'ils suivirent ne se peut ni deviner, ni marquer exactement sur la carte ; une visite aux lieux mêmes conduirait peut-être aune découverte plus concluante. Il serait à souhaiter que l'un de ces hommes qui se divertissent à tourmenter leur prochain, et dont le monde ne manquera jamais, prît à cœur cette découverte; et laissant, pour s'y dévouer entièrement, ses occupations ordinaires, se transportât sur les lieux, et employât beaucoup de temps à cette intéressante recherche.