Fleury, Mœurs des Israélites, x
néanmoins qu'il faut un grand courage pour souscrire sans examen à un arrêt contre lequel s'élèvent encore les protestations de Nicole, de Bossuet et de J.-J. Rousseau dont le nom emprunte d'un tel voisinage une autorité singulière. Ils ont unanimement voulu établir deux points : le premier, que les drames qu'ils ont pu connaître et examiner sont entachés d'immoralité ; le second , que tout drame doit être immoral, sous peine de paraître froid, partant défectueux selon Part , et ils en ont conclu que la poésie dramatique est une de ces choses qu'il faut abandonner , quelque plaisir qu'elles nous donnent , parce qu'elles sont essentiellement funestes. Je reconnais, sans restriction aucune, les vices du système dramatique, condamné parles écrivains qu'on a nommés plus haut; mais j'ose croire qu'ils en ont déduit une conséquence illégitime contre toute la poésie dramatique en général. Ils ont été, je crois, induits en erreur, pour n'avoir pas supposé qu'il pût exister un autre système que celui qui est pratiqué en France. Il peut s'en trouver, il s'en est trouvé un autre susceptible du plus haut degré d'intérêt et exempt des inconvénients du premier, un système qui conduit à un but moral, bien loin d'y être opposé. J'avais l'intention d'ajouter un discours sur cette matière à l'essai de composition dramatique que je donne aujourd'hui; mais forcé par certaines circonstances d'ajourner ce travail à un autre temps, je prends la liberté de l'annoncer. Aussi bien serait-il malséant de manifester une opinion contraire à l'opinion raisonnée de si grands personnages, sans apporter ses propres raisons, sans les promettre du moins.
Il me reste à rendre compte du chœur que j'ai introduit une fois dans cette tragédie, et qui, pour avoir négligé de nommer les personnages dont il se compose, aura peut-être tout l'air d'un caprice ou d'une énigme. Je ne puis mieux en expliquer l'intention, qu'en rapportant une partie de ce que M. Schlegel a dit des chœurs grecs : « Le chœur doit être regardé comme la personnification des pensées morales que l'action inspire, comme Vorgane des sentiments du poète, parlant au nom de l'humanité tout entière; » et un peu plus
loin: a Les Grecs ont voulu que, dans chaque drame... le chœur fût avant tout le représentant du génie national, puis le défenseur de la cause de l'humanité : le chœur ', enfin, c'était le spectateur idéal; il tempérait les impressions violentes et douloureuses d'une action parfois trop voisine de la réalité, et, en réfléchissant, pour ainsi dire, ses propres émotions dans l'àme du spectateur réel, il les lui communiquait, adoucies par le charme d'une expression harmonieuse et lyrique, et le conduisait ainsi dans le champ plus paisible de la contemplation i. » Maintenant, il m'a paru que, si les chœurs des Grecs ne sont pas compatibles avec le système de la tragédie moderne, on peut atteindre en partie le but qu'ils se proposaient, et en rajeunir l'esprit en introduisant çà et là dans le drame des morceaux lyriques, composés dans l'idée de ces chœurs. Si, faute de tenir à l'action et de s'appliquer à des personnages déterminés, les nouveaux perdent par là une grande partie de l'effet que produisaient les autres, ils seront du moins, à mon sens, susceptibles d'un élan plus lyrique, plus varié, plus fantastique. Ils ont, en outre, sur les anciens, l'avantage d'être sans inconvénients. N'étant point liés à l'ordonnance de l'action, ils ne seront jamais cause qu'on l'altère ou la décompose pour leur faire une place. Ils offrent enfin cet autre avantage, au point de vue de l'art, que, réservant au poète un chant où il puisse parler en son nom, celui-ci sera moins tenté d'intervenir dans l'action, et de prêter aux personnages ses propres sentiments, qui est le défaut le plus ordinaire aux écrivains dramatiques. Sans rechercher si ces chœurs pourront jamais, d'une manière ou de l'autre, s'adapter à la représentation, je me borne à proposer qu'on les destine à la lecture, et je prie le lecteur d'examiner cette idée, indépendamment de ce qui a été essayé dans ce drame. Elle me semble de nature à donner à l'art plus d'importance et de perfection, en lui ouvrant une voie plus directe, plus sûre et plus nette d'influence morale.