‹ Théâtre et poésiesChapitre 57 sur 221 · Voir la préface de l'auteur, p. 11 et suiv · texte numérisé non relu

Voir la préface de l'auteur, p. 11 et suiv

leurs visages laissent voir une commune origine. Cette terre fut leur nourrice à tous, cette terre aujourd'hui abreuvée de sang, que la nature a séparée des autres, et à qui elle donne pour ceinture les Alpes et la mer.

Hélas ! qui d'entre eux a tiré le premier son glaive sacrilège pour en frapper son frère? ô terreur ! quelle est l'exécrable cause de cet exécrable combat? Ils ne le savent pas. Chacun d'eux vient ici sans colère donner la mort ou la recevoir, et vendu à un chef vendu luimême, chacun combat sous lui sans demander pourquoi.

Oh! malheur! mais n'ont-ils donc point d'épouses, point de mères ces guerriers insensés? Pourquoi tout ce qu'ils aiment ne va-t-il: pas les arracher de ce champ de bataille sans gloire? Et les vieillards dont les âmes commencent à s'ouvrir aux pieuses pensées de la tombe, comment n'essayent-ils point d'apaiser cette multitude furieuse par de sages paroles?ii

Comme parfois assis sur le seuil de sa tranquille demeure, le villageois montre dans le lointain le nuage qui s'abaisse sur les champs qu'il n'a point encore labourés; ainsi vous entendrez celui qui, à l'abri du péril, voit passer de loin les cohortes sous les armes, raconter la foule des morts et le spectacle déchirant des villes embrasées.

Suspendus aux lèvres d'une mère, voyez ici les fils apprenant déjà à distinguer par des noms moqueurs ceux qu'un jour ils iront égorger; là, aux fêtes de la

nuit, voyez les femmes se parer avec orgueil des colliers et des ceintures qu'un amant ou un époux ravit aux femmes que le vaincu ne défend plus.

Ah! malheur! malheur! malheur! déjà la terre se couvre de morts, la vaste plaine n'est plus que sang; les cris redoublent, la fureur augmente; dans les rangs éclaircis et rompus et qui ne se reforment plus, déjà un bataillon cède, déjà dans la multitude qui n'espère plus la victoire renaît l'amour de la vie.

Comme le grain lancé de la corbeille trop pleine du vanneur se disperse dans l'air; ainsi dans l'immense plaine se répandent les guerriers vaincus; mais des bandes terribles, inattendues, se dressent tout à coup sur le sentier des fuyards ; mais, plus près à chaque moment, ils sentent le coursier redouté effleurer leurs épaules.

Ils tombent tremblants aux pieds de l'ennemi; ils lui livrent leurs armes, se rendent prisonniers; la clameur des bandes victorieuses couvre les gémissements du malheureux qui meurt. Un courrier s'est élancé sur les arçons; il reçoit un papier, le place dans son sein, part, presse son cheval du fouet et de l'éperon, dévore le chemin; tout s'éveille au bruit de ses pas.

Pourquoi de vos maisons et de vos champs accourir ainsi tous sur le chemin poudreux? Pourquoi chacun demande-t-il avec anxiété à son voisin la joyeuse nouvelle que cet homme vient d'apporter? Infortunés, vous savez d'où il vient, et vous voulez qu'il vous parle

de joie? Les frères ont égorgé leurs frères; voilà l'horrible nouvelle que je vous donne.

J'entends autour de moi des cris d'allégresse; le temple se décore et résonne du chant des prêtres. De ces cœurs homicides déjà s'élèvent des actions de grâces et des hymnes que le ciel entend avec horreur. Cependant du haut des Alpes l'étranger abaisse ses regards; il voit les braves qui mordent la poussière, et il les compte avec une joie cruelle.

Hâtez-vous, comblez le vide de vos rangs, suspendez les jeux et les triomphes, retournez à vos bannières. L'étranger descend, il est ici. Vainqueur! vous êtes faibles et en petit nombre? mais c'est pour cela qu'il descend, qu'il vous défie, qu'il vous attend, si ferme, sur ces champs de bataille où vos frères ont péri.

Toi qui semblais étroite à tes fils, toi qui ne sais pas les nourrir en paix, terre fatale, tu reçois les étrangers. C'est par toi que commence le jugement du ciel. Un ennemi que tu n'as point offensé vient, l'insulte à la bouche, prendre place à ta table. Ils se partagent la dépouille des insensés; ils arrachent le glaive de la main de tes rois.

Insensé lui-même ! Jamais nation fut-elle heureuse par le sang et l'outrage? Les malheurs ne tombent pas seulement sur le vaincu. La joie de l'impie bientôt se tourne en larmes. Souvent, dans son superbe voyage, l'éternelle vengeance ne l'accable pas; mais elle le marque, mais elle veille et attend, mais elle le surprend à son dernier soupir.

Formés tous à l'image d'un seul, tous enfants d'une même rédemption, en quelque temps, sur quelque plage que nous traversions cet air de la vie, nous sommes frères; un même pacte nous lie. Maudit soit celui qui ose l'enfreindre, qui s'élève sur la ruine et les larmes du faible, qui contriste une âme immortelle!

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