SCÈNE VIII
Les PBÉCéDENTS ; POUDRET, sortant de la chambre de M. Detrochet.
POUDRET, les apercevant.
OÙ 8uis-je? et qu'est-ce que je Tois?
jusrmE.
Dieu! c^est mon oncle!
POUDlCET.
Alcibiade en ces lieux! Alcibiade qui, pour me narguer, vient coiffer ma propre nièce!
JUSTINE
Je VOUS jure, mon oncle, qu'il ne me parlait pas d'amour.
POUDBET.
Taisez-vouSy Mademoiselle. Je lui aurais peut-être permis de vous en conter; mais oser vous friser! oser porter une main sacrilège sur une tête qui m'appartient par les liens du sang!
ALCIBIADE
Allons, monsieur Poudret, calmez-vous.
POUDRET.
Ingrat! c'est moi qui t'ai niis le démêloir à la main! quand je t'ai accueilli dans ma boutique, tu ne savais pas seulement faire ime barbe.
ALCIBIADE
Je suis votre élève, il est vrai; depuis longtemps j'ai surpassé mon maître : mais vous, votre génie stationnaire n'a pas avancé d'un pas, et vous ne sortirez jamais de vos perruques.
POUDRET.- '
Ouip certes, j'y resterai, et je m'en fais gloire. La perruque
SCiNE YIIT. 53
est la b^se fondamentale de tout système capillaire : la perruque exerce sur les arts une influence qu'on ne peut nier; c'est sous la perruque qu'ont brillé les plus beaux gdnies dont s'honore la France ! Racine, le tendre Racine, que portait-il? perruque! Molière, l'immortel Molière? perruque! Boileau, Buffon? perruque! perruque! Voltaire, M. de Voltaire luimême? perruque! Il me semble encore le voir, cet excellent M. Arouet de Voltaire, le jour fameux où, tout jeune encore, je fus admis à l'accommoder : il tenait en main la Èenrûide, et moi« je tenais mon fer à papillotes! Nous nous regardions; il souriait : il aimait tant à encourager les arts ! C'est lui qui disait à un de nos confrères : (c Faites des perruques! faites des per« ruques! »
ALCIBIÂDE.
Et vous croyez. Monsieur, que de nos jours...
PODDRET.
Je vous devine : vous me direz peut-être qu'aujourd'hui il y a encore des têtes à perruque à l'Académie , c'est possible ; mais elles ne sont pas de cette force-là. \
ALCIBIADE
C'est-à-dire que, selon vous, le nouveau système de coiffure nuit au développement du talent.
POUDRET.
Oui, Monsieur.
ALCIBIADE
Eh bien! c'est ce qui vous trompe; moi qui vous parle, j'ai fait plus d'un succès. Voyez les héroïnes de mélodrame, c'est moi qui leur fournis des cheveux épars ; hier encore, Oreste a passé par mes mains ! c'est moi qui lui ai fait dresser les cheveux sur la tête ! c'est moi qui ai coiffé Ândromaque !
POUDRET.
Et moi aussi, il y a quarante ans que je l'ai coiffée en poudre. M. Le Kain a passé sous ma houppe, et il n'en était pas plus mauvais.
ALCIBUDE.
Laissez donc, il faisait comme vous : il jetait de la poudre aux yeux.
POUDRET.
De la poudre aux yeux !
JUSTINE
Mon oncle, je vous prie, apaisez-vous.
54 LE COIFFEUR ET LE PERRUQUIEa.
POUDRFTT.
NoD ; nous ne serons jamais d'accord : jamais tu ne l'épouseras. J'ai vingt mille francs de côté pour ta dot; mais Jamais je ne les donnerai à un coifieur de boudoir.
ALCIBUDE.
Et moi, je ne serai jamais le neveu d'un barbier de faubourg.
POUDRET.
tin ignorant ! qui n'a jamais touché là moelle de bœuf.
ALCIBIADE
Un routinier! qui n'est jamais sorti de la poudre.
POUDRET.
Allez donc, monsieur le muscadin ; je vois d'ici vos créanciers qui vont enlever votre comptoir d'acajou !
ALCIBIADE
Allez donc, monsieur Poudret, j'entends le vent qui agite vos palettes, et qui va renverser votre enseigne !
POUDRET.
Renverser mon enseigne !... Je ne sais qui me retient !
ALCIBIADE
Et moi, croyez-vous que je vous craigne?
JUSTINE
Ah ! mon Dieu ! ils vont se prendre aux cheveux !
ALCIBIADE
Non, non; c'est moi qui vous cède la place : je sais trop la distance qu'il y a entre nous, pour aller me commettre avec un perruquier!
POUDRET, indigné. ^
Un perruquier!
Air de Rostini,
Ah! quel outrage Fait à mon âge !
Oui, vraimeut, j'en pleure de rage Ah! quel outrage FâJt à mon âge!
Ah! Poudret!
Pour toi, quel soufflet!
Quoi! ce blanc-bec, cet indigne confrère. Jusqu'à ma barbe ose m'injurier!
ALCIBIADE
Jusqu'à ta barbe ! ignorant, pour la hire.