SCÈNE V
de son enfance. Vous fûtes le premier que j'aimai, j'en conviens, (a demi voix, et a^ee émotion.) Je VOUS dirai même plus, je n'ai jamais aimé que vous.
GABRIEL
11 se pourrait!
MADAME DE CRÉCT.
Oui, et cependant je crois encore que si je vous avais épousé, j'aurais eu tort; j'aurais été fort malheureuse. Oui, mon ami, l'amour ne suffit pas en ménage ; et votre caractère bouillant et emporté, ce premier mouvement auquel vous ne pouviez résister...
GABRIEL
Vous avez raison, tel j'étais à dix-huit ans, quand je vous ai quittée ; et ce que Vous ne croirez jamais, c'est l'état même que j'ai pris, qui, plus encore que les années, a changé mon caractère. Oui, Madame,' l'aspect des combats et des naufrages, toutes ces scènes d'horreurs dont se compose la vie d'un marin use la fougue de ses passions, et ne lui laissent plus d'énergie que contre le danger. L'habitude d'exposer sa vie la lui rend indifférente; le besoin de s'aider, de se secourir mutuellement, le rend humain et charitable. Aussi, Madame, malgré leurs dehors brusques et farouches, presque tous les marins, au fond du cœur, sont la bonté et la douceur même. En vous parlant ainsi , je vous suis suspect sans doute. Pour me rendre digne de vous, j'ai trop d'intérêt à me faire meilleur que je ne suis ; mais daignez vous en convaincre par vous-même, daignez m'éprouver ; quoi qu'il en coûte à mon impatience, qu'importent quelques jours de plus, quand depuis dix ans on attend le bonheur!
MADAME DE CRÉCY
Eh bien! s'il est vrai., si vous avez conservé pour moi quelque amitié^ je vais la mettre à une épreuve cruelle; il faut nous séparer.
GABRIEL
Et pourquoi?
MADAME DE CRÉCY
Parce que votre présence en ces lieux blesserait toutes les convenances.
GABRIEL
Que dites-vous?
Wt LA OUARAKTAINB.
XADAMC DE CRÉCT.
J« ¥Ous do&s ma confiance tout ontière... Restée tcutc et ayec un fils, j'ai dû tout sacrifier à «m avepir^ j'ai dû penser non à ma fortune, mais à la sienne; un procès menaçait de la lui enlever; en me remariant, je pouvais la lui conserva.
EbbieaiMadiune?
MADAME DE CRËCY.
Air : J*en guette un petit de mon âge.
Eh bien! j'ai promis... j'étais mère!
Ce titre, hélas! m'ordonnait d'écouter
Mes amis, ma famille entière^ L'opioioo que l'on doit respecter.
GABRIEL
Qn*importe à moi ce qu'on a pu promettre? Je brave tout.
MADAME DE CRÉCT.
Vt)us, vous ^vez raison :
Un homme peut braver l'opinion, • Unie femme doit s'y soumettre.
l'ai donne ma parole; et c'est aujourd'hui, en préseâeede de toute la*vtile,que devait 6e signer le contrat.
GABRIEL
Et vous croyez que je souffrirai?...
MADAME DE CRÉGT»
Il n'est plus temps de vous y opposer,.. Tout esl Sm, je viens de signer.
GABRIEL
0 ciel ! il se pourrait ! Je devine maintenant, je vai§ trouver votre époux.
MADAME DE CRÉCT.
Et pourquoi ? pour nous séparer encore pendant dix ahs.
GABRIEL
Dieu ! quel souvenir vous me rappelez !
ilïADAME DR CRÊCT.
Qu'il irou» rende à la raison : vous avez jtirë dé tous éloigner. J'ai votre parole, je la réclame... Si je vous duis chère, n'allez pas me compromettre, me déshonorer par un éclat inutile, que je ne vous pardonnerai jamais.