‹ Théâtre (volume 5)Chapitre 427 sur 446 · SAINT-FÉLIX, M. DE VILLEBLANCHE · texte numérisé non relu

SAINT-FÉLIX, M. DE VILLEBLANCHE

M. DE VILLEBLANCHE, à la cantonade.

Eh! non, tedis-je, cet ordre-là ne peut être pour moi. D'ailleurs, s'il y a une colère à essuyer, j'y suis fait, et je m'en charge.

SAlNT-FÉLlX.

Comment ! Monsieur ! vous voilà aussi?

M. DE TILLEBLANCHE.

Le petit Saint-Félix!., j'aurais parié que je le trouverais ici.

SAINT-FÉLIX

Vous y venez ^ sans doute^ sur Tinvitation de madame de Marcilly?

M. DE TILLEBLANCHE.

Du tout, je ne sais rien; avant-hier, Je me présente à son hôtel, suivant mon habitude; j'apprends son départ impromptu, et comme, depuis dix ans, j'ai la faiblesse de ne pouvoir passer un jour sans la voir, j'ai pris la poste^ et me voilà! Mais toi, le futur d'Eugénie, tu es de tous les secrets; tu vas me dire ce que cela signifie.

SAINT-FÉLIX

J'allais vous le demander; votre aventure est absolument la mienne. J'arrive, et je sais seulement que madame de Marcilly ne veut recevoir personne.

Ah! c'est original! venir à la campagne au cœur de l'hiver, et toute seule! Qui diable a pu lui faire prendre une résolution aussi désespérée? des chagrins? je ne lui en connais pas; un revers de fortune?

AIR : Adieu, je voiis fui» hais charmant. Non, non, je le saurais déjà.

Mais comment lire dans leurs âmes?

Un caprice?,., ehl oui, c'est cela.

Car dans la conduite des femmes.

Du moins j'ai cru le remarquer.

C'est le seul motif raisonnable.

Et le seul moyen d'expliquer Ce qui parait inexplicable.

SAINT-FÉLIX

Oui, oui. Monsieur, un caprice, c'est cela, c'est pour m'enlever Eugénie; après toutes les espérances qu'elle m'avait données !

M. DE VILLEBLANCHE

Tu crois?

J'en suis sûr.

SAINT-FÉLIX

M. DE VILLEBLANCHE

Oh! les amants sont toujours sûrs de tout; mais il ne s'agit pas de se désoler, il faut juger les choses de sang-froid.

SGJENE in. 3^3

SAfNT-FÉLIX.

Du sang-^froid ! Cela vous est bien facile à dire, on voit bien que TOUS n'êtes pas amoureux.

M. J)E VILLEBLAMCflE.

Pas amoureux! qu'est-ce que c'est. Monsieur? Apprenez que là-dessus vous me devez le respect, comme à votre ancien , à un vétéran. Voyons un peu , Monsieur, depuis combien de temps êtes^vous amoureux?

SAINT-FÉLIX

Mais depuis six mois.

M. DE VILLEBLANCHE

Et moi, il y a seize ans , Monsieur, que j'aime madame de Marcilly avec une constance imperturbable et digne d'un meilleur sort.

SAINT-FÉLIX

Seize ans!

M. DE YILLBBLAlfÇBE.

Oui, Monsieur, elle en avait quiiO^ alors; je Taimais longtemps avant son mariage; et sans les malheureuses circonstances qui m'obligèrent à quitter la France^ je suis fondé à croire que je l'aurais emporté sur mes nombreux rivaux; mais j'étais loin d'elle, loin de ma patrie > frappé de proscription, et sa famille, désespérant de mon retour, la força d'é^ pouser le jeune Marcilly, mon ancien camarade au régiment, et de plus, mon meilleur ami. Certainement, quand j'appris cette nouvelle, j'avais là une bien belle occasion de me brûler la cervelle.

SAINT-FÉLIX

Je n'y aurais pas manqué.

M. DB VILLBBLANCHE.

Eh bien! moi. Monsieur, je ne l'ai pas fait; c'eût été empoisonner son bonheur; et quand on aime une femme, il ne faut jamais préférer sa propre satisfaction à celle de l'objet aimé; seulement j'avais fait vœu de l'oublier, de ne plus la revoir; mais comment y parvenir, lorsque ses bienfaits venaient me chercher sur une terre étrangère; lorsque sa tendre amitié ne cessait de s'occuper de celui qui ne pouvait plus prétendre à son amour? Par elle, l'arrêt fatal de proscription fut levé; par elle, je fus rétabli dans mes biens, dans mon grade militaire : la haine même n'aurait pas tenu contre cela; et, quand je rentrai en France, quand je vis leur ménage.

32i T.E CONFIDEXT.

leur bonheur intérieur, quand je fus reçu par eux comme un ami, un ami!... il fallut bien se résigner à ne plus être que cela.

Air : Dis moi mon vieux»

Je vis en eux mes parents^ ma famille :

lis me proposèrent tous deux D*ètre le parrain de leur unique fille. Parrain !... je dis: « C'est bien faute de mieux. » Voyant depuis cette enfant, leur ouvrage. Croître à mes yeux en attraits, en raison. Je me disais toujours : « Ah ! quel dommage « De n'avoir pu lui donner que mon nom! »

SAINT-FÉLIX

Et lorsqu'elle devint veuve?

M. DE VILLEBLAPiCHB.

Je pleurai Marcilly , ah: cela , du fond du cœur; mais enfin, j'avais aimé sa femme avant et pendant son mariage; il n'y avait rien qui pût m'empêcher de l'aimer encore après. Je la voyais encore plus jolie, plus séduisante; je me fiattai qu'un jour elle se souviendrait que j'attendais depuis longtemps, et me voilà, au bout de seize ans de patience et de refus, Tadorant plus que jamais, et toujours siu'numéraire. Cela vous prouve, jeune homme, qu'il ne faut désespérer de rien.

SAINT-FÉLIX

Qu'elle vous fasse attendre, vous qui êtes son adorateur^ c'est bien; mais moi qui suis celui de sa fille, quel peut être son motif? c'est ce que je ne puis comprendre; aussi je suis venu ici, décidé à le lui demander.

M. DE VILLEBLANCHE

Lui demander! tu le peux; mais ce n'est pas une raison pour le savoir, parce que, vois-tu , règle générale : Air du vaudeville de la Somnambule.

L'habitude de se contraindre

Chez les femmes vient en naissant; Voilà pourquoi se déguiser et feindre Sera toujours leur premier mouvement.

Aussi, de peur qu'on be nous prenne en traître^

Il faut, mon cher, pour se former,

Commencer par bien les connaître.

SAINT-FÉLIX

J'ai commencé d*abord par les aimer.

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