‹ ThéâtreChapitre 176 sur 251 · SCÈNE IL DELMAR, BEMY, JOHN · texte numérisé non relu

SCÈNE IL DELMAR, BEMY, JOHN

JOHN, annonçant.

Monsieur le docteur Rémy.

DELMAR, se lerant.

Rémy! (courant à Rémy.) Mou ami^ moii ancien camarade! Comment! c'est toi qui viens loger chez moi?

RKMY.

Cotte maison t'appai'tieni *

DELMAR

Eh oui, waimcnt*

settNE II. 241

RÉMY

Je n'en savais rien. 11 y a si longtemps que nous ne nous sommes vus !

DELMAR

Tu as raison. Autrefois^ quand nous ëtions étudiants^ moi à l'École de droite toi à l'Ëcole de médecine...

RÉMT. ittk

Nous ne nous quittions pas, nous wBbns ensemble.

Et quand j'étais malade , quel zè&i quelle amitié! comme tu me soignais! deux fois je t'ai dû là vie. Mais que veui-tu! je suis un malheureux^ un ingrat; depuis que je me porte bien, je t'ai oublié. *X

RÉMY

Non, tu ne m'as pas oublié; tu m'aimes toujours, je le vois à la franchise de ton accueil ; mais les événements nous ont séparés. J'ai été passer deux ans à Montpellier. Je travaillais beaucoup, je t'écrivais quelquefois; et toi, lancé au milieu des plaisirs de la capitale, tu n'avais pas le temps de me répondre. Cela m'a fait un peu de peine; et pourtanï je ne t'en ai pas voulu ; tu as la tête légère, mais le cœur excellent, et en amitié cela suftit.

DELMAR

Ainsi donc, tu abandonnes le quartier Saint-Jacques pour la rue du Mont-Blanc ? Tant mieux, morbleu !

Air de Préville et Taconnet.

Comme autrefois nous vivrons, je Tespère :

Pour commencer, plus de bail, plus d'argent.

RÉMY

Quoi! lu voudrais?

Je suis propriétaire!

Tu garderas pour rien ton logement.

Ou nous aurons un procès sur-lochamp.

RÉMY

Mais permets donc...

DELMAR

allons, cher camarade.

Daigne accepter les offres d'un ami; Ne souffre pas que l'on dise aujourd'hui Qu'Oresto cnyoie un huissier àPylade, Pour le forcer à demeurer chez lui.

t. su, 14

i4% LE CHARLATANISME.

RÉMT.

Un procès avec toi! certes, je ne m'y exposerai pas; car, auticnt que j'y puis voir, tu es devenu im avocat distingué, tu as fait fortune au barreau.

DELMÂR.

Du tout

.4^ . BÉBIT.

iféïi

Cependant, quand ]^ quitté Paris, tu venais de passer ton dernier ex^en.

J'en suis resté là; et de l'étude d'avoué , je me suis élancé sur la scène. .

RÉinr.

Vraiment ! tu as toiijoijrs eu du goût pour la littérature.

DELMAR

Non pas celle de Racine et de Molière, mais une ^xi^tt q^'on a inventée depuis, et qui est plus expéditive. Je me rappdaii; l'exemple de Gilbert, de Malfilâtre et compagnie, qui sont arrivés au temple de Mémoire en passant par Thôpitsd; et je me disais : «Pourquoi les gens qui ont de l'esprit n'auraient-ils pas celui de faire fortune? pourquoi la richesse serait-elle le privilège exclusif des imbéciles et des sots? pourquoi surtout un homme de lettres irait-il fatiguer les grands de ses importunités? Non, morbleu! il est un protecteur auquel on peut, sans rougir, consacrer ses travaux, un Mécène noble et généreux qui récompense sans marchander, et qui paye ceux qui l'amusent; c'est le public. »

RÉMT.

Je comprends; tu as fait quelques tragédies, quelques poèmes épiques.

DELMAR

Pas si bête! Je fais l'qpéra-comique et le vaudeville. On se ruine dans la haute littérature; on s'enrichit dans la petite. Soyez donc dix ans à créer un chef-d'œuvre! nous mettons trois jours à composer les nôtres; et encore souvent nous sommes trois! ainsi calcule.

RÉMT.

C'est l'affaire d'un déjeuner.

DELMAR

Comme tu dis, les déjeuners jouent un grand rôle dans la littérature; c'est comme les dîners dans la politique. De nos

sGÉms n; 243

JourSj combien de réputations et de fortunes enlevées à la fourchette ! Je sais bien que nos chefs-d'œuvre valent à peu près ce qu'ils nous coûtent. Mais on en a vu qui duraient huit jours; quelques-uns ont été jusqu'à quinze; et quand on vit un mois^ c'est Timmortalité^ et on peut se faire lithographier avec une couronne de laurier...

RÉMT.

Et tu es heureux? *

DELMÂR.

Si je suis heureux!

Air des AmcawMs, N'allant jamais implorer la puissance^ Je oe crains pas qu'on m'arrête en chemin; ^^ Libre^ et tout fier de mon indépendance^ '• i^^^^Jar le travail j'embeUis le destin; '^ ' ^J Vkux malheureux je peux tendre la main. Quand je le yeux^ je cède à la paresse; L'amour souvent vient agiter mon cœur.

(Prenant la main de Rémy.) J'ai retrouvé Vami de ma jeunesse; li)is-moi^ mon cher^ n'est-ce pas le bonhenr

Et toi, mon cher, comment vont les affaires?

BÉMY.

Assez mal, j*ai peu de réputation, peu de clients.

DËLMAR.

C'est inconcevable! car je ne connais pas dans Paris de médecin qui ait plus de talent.

KÉMY.

Dans notre état, il faut du temps pour se faire connaître : nous ne jouissons que dans Tarrière-saison; et quand la réputation arrive...

DELMÂR.

11 faut s'en aller; comme c'est gai! Mais, dis-moi, pour qui est cet appartement que tu as loué sur le même palier que moi?

RÉMT.

Ce n'est pas pour moi, mais pour une famille qui arrive de Montpellier, et qui m'a prié de lui retenir un logement. Le père d'abord est im excellent hoinme^ et puis la jeune personne...

DELliAR.

Ah f ah! il y a une jeune personne! Permettez donc, monsieur le docteur, est-ce que nous serions amoureux?

RÉMT.

A toi je peux te le confier. Eh bien! oui, je suis amoureux^ et sans espoir.

DELMÂR.

Sans espoir ! laisse donc : c'est quand les médecins n'en ont plus, que cela va toujours à merveille.

RÉMY

Le père est un riche propriétaire. M, Germont.

DELMAR

M. Germont, de Montpellier! nous voilà en pays de connaissance. Il a ici à Paris une nièce, madame de Melcourt,^liâ5 laquelle je suis reçu, et qui me parle souvent de soj^Clfij. un original sans pareil, qui tient à la gloire et à la^puiation, et qui a pensé mourir de joie en voyant un jour son nom imprimé dans le journal du département.

RÉM7.

Cest lui-même. 11 ne recherche pas la fortune, car il en a beaucoup; mais quand j'étais à Montpellier, il m'a promis la main de sa fille à condition que je retournerais à Paris, que je m'y ferais connaître, que je deviendrais un docteur à la mode, et pour tout cela, il ne m'a donné que trois ans.

DELMAR

C'est plus qu'il n'en faut.

RÉMY

Non, vraiment, car nous voilà à la fin de la troisième année, j'ai travaillé sans relâche, et je suis encore inconnu. Air : Connaissez mieux le grand Eugène.

Ma clientèle est bien loin d'être bonne.

DELMAR

Les vivants sont tous des ingrats.

RÉMY

Pourtant je n'ai tué personne.

DELMAR

Mon pauvre ami, tu ne parviendras pas.

Il faut à vous d'illustres funérailles !

Un médecin est comme un conquérant; Autour de lui, sur les champs de bataille.

Plus il «n tombe, et plus il paraît grand.

C'est ta faute; si tu m'étais venu voir plus tôt, nous aurions cherché à te lancer. D'abord, j'aurais parlé de toi dans mes vaudevilles; cela aurait couru la province, cela se serait peutêtre joué à Montpellier; et si ton beau-père va au spectacle, ton mariage était décidé.

RÉMY

Laisse donc. Est-ce que j'aurais jamais consenti ?•••

DELHAR.

Pourquoi pas? mais il est encore temps; nous avons vingtquatre heures devant nous; et en vingt-quatre. heures, il se fait à Paris bien des réputations. Justement, voici mon ami Rondon, le journaliste.

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