‹ ThéâtreChapitre 113 sur 449 · ARRACHE-L AME · texte numérisé non relu

ARRACHE-L AME

CROUSTILLAC

arrache-l'ame.

Vous dites camarade; je ne suis pas votre camarade.

Et comment faut-il vous appeler pour avoir une réponse?

arrache-l'ame.

Si vous venez m'acheter des peaux de taureaux, appelez-moi comme vous voudrez... Si vous venez pour voir un boucan, regardez... Si vous avez faim, mangez.

CROusTiLLAC, à part.

C'est une brute ; mais j'aime assez ce dernier mot. (A Met-à- Mort.) Un de vos six couteaux, s'il vous plaît. [Il prend un des couteaux de la gaine de Met-à-Mort , va au marcassin, en coupe une tranche, prend une igname et revient s'asseoir en mangeant, entre Arrache-V Ame et Mèt-à-Mort.) C'est, mordious, très-bon. arrache-l'ame, le regardant.

Ah ça, dites donc, vous êtes venu en litière avec vos bas roses ?

CROUSTILLAC

Je serais venu sur la tête si j'avais su rencontrer le grand boucanier Arrache-l'Ame.

arrache-l'ame.

Eh bien ! quand vous l'aurez assez vu , vous pourrez vous en aller.

CROUSTILLAC

J'aime votre franchise, digne roi des forêts; mais pour m'en aller, il faudrait connaître mon chemin.

arrache-l'ame.

Où voulez-vous aller ?

croustillac, a part.

Mordious, payons d'audace. [Haut.) Je voudrais passer par le chemin du Morne-au-L'iable.

arrache-l'ame.

Le chemin du Morne au Diable conduit droit en enfer.

croustillac, souriant.

Bien! bien !... Mais un curieux qui aurait la fantaisie d'y aller?

arrache-l'ame.

N'en reviendrait pas!

croustillac.

C'.est un avantage; on ne s'égare pas au retour. [Prenant le verre de Met-à-Mort.) A votre santé... Il n'importe; montrezmoi cette route, mon glorieux tueur de taureaux. arkache-l'ame, se levant.

Nous avons mangé au môme boucan: je ne puis pas vouloir votre perte.

CROUSTILLAC

Ainsi pénétrer au Morne-au-Diable...

arrache-l'ame.

C'est chercher tous les dangers de mort qu'un homme peut courir.

CROUSTILLAC

Que ! tous ces dangers-là n'en font qu'un; on ne meurt qu'une fois, je suppose, et, mordious, avant de mourir, cette épée que voilà... (Il se lève et dégaine.)

arrache-l'ame.

Est-ce avec cette vaillante épée que vous avez éventré ces chats? (Met-à-Mort rit.)

croustillac, exaspéré.

Mes maîtres! je n'aime pas qu'on me rie au nez.

arrache-l'ame.

Ohl oh! l'homme aux bas roses!...

croustillac, se mettant en garde.

Mordious , si vous n'avez pas plus peur d'un homme que d'un taureau, en garde !

met-a-mort, à Arrache-VAme. Un mot, et je l'écorche.

arrache-l'ame.

Ne bouge pas, je me charge de lui.

CROUSTILLAC

En garde, misérable! ou je te marque au visage. arrache l'ame. (Il se met en garde avec son fusil et pare.) Allez toujours; vous avez la pointe: moi, j'ai la crosse.

croustillac, ferrai liant.

Enfer!

arrache-l'ame. toujours riant.

C'est dommage, ce coup droit était bien fourni... Allons, la plaisanterie a assez duré. (Il le désarme, et lève la crosse de son fusil. ) Ta vie est à moi ! Je te brise la tète d'un coup de crosse.

croustillac, se prenant la tête des deux mains. Et vous aurez trois fois raison, car je suis un triple traître.

arrache-l'ame.

Comment ?

croustillac.

J'avais faim, vous m'avez donné à manger; soif, vous m'avez donné à boire ; vous étiez sans épée, et je vous ai attaqué comme une bète enragée ; brisez-moi la tète, mordious.

arrache-l'ame, à part.

Non, ce n'est la ni un espion ni un traître J'ai bien en-

'■ vie... pourquoi non? Je céderais à un désir d'Angèle. [Haut allant à Croustillac.) Voyons, touchez la; bonne est l'amitié qui commence par une bataille.

croustillac, hésitant.

Franchise pour franchise! Avant de vous donner la main, il faut que je vous déclare une chose.

arrache-l'ame.

Quoi?

CROUSTILLAC

J'aime la Barbe-Bleue, et je suis décidé à tout faire pour parvenir jusqu'à elle et pour lui plaire.

arrache-l'ame.

Soit 1 touchez là, frère.

CROUSTILLAC

Comment ! malgré ce que je vous ai dit?

arrache-l'ame.

Oui!

CROUSTILLAC

Il vous est égal que je tâche de pénétrer au Morne au Diable?

arrache-l'ame.

Je vous y conduirai à l'heure même.

croustillac Et je verrai la Barbe Bleue ?

arrache-l'ame.

Tout à votre aise.

croustillac Je lui parlerai?

arrache-l'ame.

Tant que vous voudrez.

croustillac, à part.

Ce malheureux n'a pas la moindre conscience du danger que je vais lui faire courir.

arrache-l'ame.

Allons, prenez votre aiguille et suivez-moi.

croustillac, ramassant son épée.

Je suis prêt.

arrache-l'ame.

Vous n'aurez pas le vertige au moins, en côtoyant les précipices?

croustillac

Que ! le vertige! je marcherais sur une lame de rasoir pour arriver au Morne au Diable.

arrache-l'ame, En ce cas, venez.

CROUSTILLAC

Il faut grimper par là?

ariuche-l'a.me, commençant à gravir le sentier. Avez-vous déjà peur?

CROUSTILLAC

On donne le fouet aux marmots de mon pays lorsqu'ils ont seulement le malheur de prononcer le mot peur. (Sur un nouvel

appel d'Arraché l'Ame, il le suit dans les sentiers montueux ; pendant ce temps, on aperçoit dans le lointain Rutler et Patrice qui commencent à gravir la paroi de la montagne à pic au haut de

laquelle est le Morne au Diable.)

CMOIMÏÏ TABLEAU.

Le Mome au Diable. — Le théâtre représente un beau jardin; à droite, bosquet; à gauche, un pavillon ouvert en saillie; au fond, une terrasse, riche campagne. Au lever du rideau, Angèle est couchée dans un hamac, sous le bosquet ; ses femmes l'entourent.

Page 1