‹ ThéâtreChapitre 12 sur 449 · SCENE I · texte numérisé non relu

SCENE I

MARIE, seule, simplement vêtue, assise à la table et travaillant à

une robe de salin rose, recouverte de dentelles noires.

LE PÈRE JEAN, seul, couché tout habillé, se trouvant caché par

la couverture. Au lever du rideau on entend sonner une demie,

Onze heures et demie!... mes yeux, mes mains se lassent; je

ne peux plus tenir mon aiguille... je suis tout abattue et je ne sais pourquoi j'ai envie de pleurer! Allons, allons, il faut achever mon ouvrage... il faut rendre celte robe demain matin de bonne heure... Mon feu s'éteint, ma lampe baisse... qu'il fait sombre, qu'il fait Froid!... Oh! que les morts doivent avoir froid dans la terre!... Que je suis suite! ils sont moins mal que les vivants!... je voudrais être morte, comme mes pauvies parents... Ne suis-je pas seule déjà, comme si j'étais enterrée? et avec ça,... travail et misère par-dessus le marché! Quelle robe!... elle n'en finit pas... Oh! si seulement ma mère était là avec moi, j'aurais encore du courage ! Elle me donnait du moins, en m'embrassant matin et soir, la force de travailler, quand je travaillais pour deux; de gagner le pain de la journée, quand nous étions deux à le mangerTMais depuis que je suis seule sur la terre, je n'ai plus le cœur de vivre,... je ne peu* pas même achever cette robe aujourd'hui!... Maudit fil qui casse toujours... Au fait, que suis-je et que serais-je? Quel présent et quel avenir! {Elle reprend une aiguillée de fil.) De la veille, de la peine dans les moments de presse; la faim, la gène dans la morte saison; et toujours toute seule! Voilà mon soit!... Oui, oui, toujours le besoin, la fatigue et l'ennui... Ah! je voudrais aller rejoindre ma mère, je voudrais mourir!... (Pendant ces tristes réflexions, ayant achevé la robe.) Enfin, la robe est faite, ce n'est pas dommage!... (Elle pique son aiguille sur sa pelote, quille son dé et se lève, puis pose la lampe sur la commode et ôle sa robe.) Voyons, essayons-la pour voir si elle va bien!... (Elle met sa robe rose et se'regarde dans la glace avec un certain contentement, puis avec regret et désir ci la fois.) Heureuse femme qui la portera ! le mal pour moi, le plaisir pour elle; elle sera fêlée, remarquée avec cette r«.be!... Cela me va bien aus?i... [Soupirant.) Mais à quoi bon? à quoi me sert-il d'être jeune et belle?... Pour vivre seule, toujours seule, dans un coin, à l'abandon. Ne serai-je pas toujours pauvre? Aurai-je jamais seulement une pareille robe à moi?... (Elle se regarde encore.) C'est singulier, en me regardant, je Unirais par le croire... mon miroir le dit... le menteur!... (Avec complaisance.) Mais oui, je porterais le satin tout comme une autre!... Que me faudrait il encore avec cette robe rose?... un beau collier de perles blanches; puis des cheveux à l'anglaise et Tressés en couionne par derrière!... Je serais vraiment bien comme ça; puis, quand je serais arrangée ainsi, il me faudrait une voiture à deux chevaux, pour aller en soirée; non, au spectacle; non, au bal... (Elle saute de joie.) Là, j'aurais des adorateurs qui m'admireraient, qui diraient loul bas : La jolie personne! et moi je passerais sans faire semblant d'entendre, et entendant tout!... Puis un beau jeuue homme m'invitera à danser: puis il m'aime, m'épouse, et nous vivunslongtemps heureux, heureux '... Oh! que je suis folle!... il y en a pourtant qui ont tous ces bonheurs-la! mais moi, je mourrai sans les connaître. (Elle entend au dehors les cris, les chants, tous les bruits du carnaval!) Oh!

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