ACTE !, TABLEAU L
LV REIN g.
C'est cola, comme on disait à Louis XIV, il est l'heure qu'il plaira à votre majesté... Monsieur de Lauzun, songez que nous sommes à Trianon ; que je ne suis ici qu'une fermière, trèsheureuse d'oublier la royauté, laquelle a bien ses tracas et ses ennuis, sans compter madame l'Etiquette, les compliments h faire et à recevoir et les robes embarrassantes... Mon Dieu, si la mode pouvait prendre de s'habiller comme me voilà !.. Essayez donc, ma chère Diane, de nous amener ce changement!...
Mme DE POLIGNAC
Moi, madame, c'est pour le coup que je me mettrais en péril.. C'est alors que toute l'affection de votre majesté serait impuissante à me protéger... Porter à la cour un costume ou une habitude de Trianon '... Ah! mon Dieu ! Ignorez-vous donc que la médisance n'épargne pas cette solitude, et que les sots qui n'y sont pas admis n'en parlent qu'avec redoublement de dépit et feu roulant d'épigrammes? Demandez à ces messieurs.
MALDEN
Madame, nous ne sommes que des soldats, et les grands seigneurs ne nous font guère de confidences.
Mme DE POLIGNAC.
Demandez alors a monsieur de Lauzun...
DE LAUZUN
Voudriez-vous donner à entendre, chère comtesse, qu'on me /rouverait facile à écouter les mauvais discours?
Mme DE POLIGNAC
Non, mais il n'est pas qu'on n'ait attaqué Trianon devant vous, plus ou moins...
DE LAUZUN
F.hl pardieu, il y a bien là de quoi s'étonner!.. Vous savez la fable du Renard et des Raisins... ils sont trop verts !.. la reine, souriant.
C'est peut-être un peu cela...
LAUZUN
En vérité, c'est bien la peine de s'arrêter à ce que peuvent dire de vieilles femmes rendues furieuses par les rides, ou quelques fats qui espéraient obtenir leur entrée ici !
LA REINE
Oui...
DE lauzun.
. Il y a encore ces messieurs du Tiers-Etat, ces philosophes des Etats-généraux qui pourraient trouver à redire; mais j'espère qu'on les calmerait en leur montrant ce qu'il y a ici de sim-
8 LOUIS X\l ET MARIE-ANTOINETTE.
plicilé et d'habitudes patriarcales... Mais, au nom du ciel, si on en appelle quelques-uns en vérification, qu'on choisisse. .. Si
vous saviez quelles figures ils ont presque tous !
LA REINE
Alors on aurait dû nommer le jeune sage de Grenoble.
Mme D£ poLIGNAC.
Ah.' oui, monsieur Barnave.
N'est-ce pas un avocat, je crois; un génie de province, q1:'1 votre majesté honore de quelque bienveillance?
LA REINE
Un homme de cœur, monsieur de Lauzun.
DE LAUZUN
Et qui veut bien comprendre Trianon ?
LA REINE
Certainement ; il sait qu'à Vienne j'ai été élevée dans une famille qui aime assez le sans-façon, par-ci, par-là, si impériale qu'elle puisse être... Monsieur Barnave n'ira pas m'accuser à Grenoble pour venir ici respirer de temps en temps... Ici, où je suis véritablement heureuse, comme un écolier qui échappe à la classe et au pédagogue... Ici, où je puis rire si l'occasion s'en présente sans que ma gaité soit un sujet de scandale; ou je quitte nos coiffures pyramidales pour mes véritables ;cheveux; où enfin je redeviens simple mortelle au point de me promener à mon aise, et de porter, au lieu de sceptre, un panier rempli d'oeufs frais ou de fraîches cerises... Et la-dessus, comtes* e, si vous voulez bien dire à Louise de m'apporter une aiguille et du fil, j'arrangerai ce tablier qui n'est pas fait entièrement a ma guise.
DE LAUZUN
C'est très-bien, madame... Une reine de France, belle, jeune, adorée, doit, ce me semble, vivre a sa fantaisie...
LA REINE
N'est-ce pas?... [Les Gardes se sont retirés au fond; ils se promènent, disparaissent et reparaissent.)
Mme DE polignac, qui est sortie un instant.
Je suis de votre avis, monsieur de Lairzun... seulement, entre autres privilèges, la couronne devrait donner celui d'être à l'abri des interprétations injustes et méchantes...
Et pardieu, ce privilège, une reine l'aurait si elle était laide ou vieille...
la reine, riant.
A ce compte-la, laissons parler...