SCENE XIV
Les Mêmes, moins CLERY et LOUISE.
louis, après un moment de silence.
Ce n'était pas la peine qu'on vous envoyât chercher, qu'on vous dérangeât... D'ailleurs, il y a peu de temps que suis ici.
LA REINE
Ah! c'est bien à vous d'être venu me surprendre dans ma ferme.
LOUIS
Une ferme !... Tout le monde n'appelle pas ainsi cette retraite!
LA REINE
Mon Dieu, vous voilà encore préoccupé de quelques sots discours.
DE LAUZUX.
Sire, laissons dire les méchants et ne leur donnons pas le plaisir d'avoir égard à leurs billevesées...
LOUIS
Eh! mon Dieu, monsieur de Lauzun, il est bon de ne pas trop céder aux mauvais bruits, mais il y a aussi inconvénient à vouloir se mettre trop au-dessus de l'opinion...
DE LAUZUN
Ma foi, quant à moi, je ne m'en inquiète guère...
LOUIS
Je le sais bien, vous avez une facilité de mœurs, une légèreté de caractère... Enfin, oui, peu vous importe!... (S'apercerant qu'on Vécoule avec attention, et prenant une expression de contrainte et de timidité.) Mme de Polignac, je vous salue.
Mme DE POLIGNAC
Sire...
LOUIS
Dites vrai, vous préférez les grands appartements de Versailles à Trianon?
Mmc DE POLIGNAC.
Sire, j'accompagne partout la reine avec plaisir, avec bonheur...
LOUIS
Oui, mais... (7/ fait quelques pas.)
LA REINE
Voyons, sire, le calme dont on jouit ici , cette verdure , les fleurs, tout cela ne vous fait-il pas comprendre qu'on se plaise dans cette solitude?...
LOUIS
Moi, je comprends une ferme habitée par des fermiers, une bergerie avec de vrais bergers. r. enfin, voulez-vous que je vous dise? Depuis que Parmentier m'a démontré l'excellence de sa découverte, et que j'ai mis. pour imposer silence aux détracteurs, une fleur de sa plante à ma boutonnière, je ne vois jamais un grand espace de terrain comMé celui qui nous entoure, sans regretter qu'il ne soit pas couvert de pommes de terre...
la reine, lui prenant le bras et s" écartant un peu avec lui.
Louis, vous êtes trop sérieux...
LOUIS
Et vous trop irréfléchie...
LA REI>'E
Tout n'est-il pas ici d'une simplicité...
LOUIS
Tl n'y a pas de simplicité avec- des colonels de hussards...
LA REIXE.
Vous aimez à me chagriner... mes plaisirs les plus innocents vous font ombrage...
LOUIS
A moi, non... aux autres, oui...
LA REIXE.
Puisque je suis heureuse ici, cela ne doit-il pas suffire?
LOUIS
Je vous dis qu'à tort ou à raison on s'occupe trop de cette retraite.
la reixe, arec une expression graduée.
Eh ! que m'importe en définitive ?... Je suis forte de ma conscience, et je ne veux pas céder à la calomnie !
LOUIS
Yuus ne voulez pas ?
la reixe, le regardant fixement.
Non... je ne veux pas !
louis, dominé.
Eh bien ! qu'il soit fait selon votre volonté.
LA REI>E
Dites au moins un mot à monsieur Barnave qui va retourner dans sa province.
louis, embarrassé.
Oui... monsieur Barnave.
BARXAVE.
Sire...
ACTF I, TABLEAU T. 23
LOUIS
Avez-vous entendu monsieur de Malesherbes lorsqu'il a parlé dernièrement devant toutes les chambres assemblées?
BARNAVE
Oui, sire, et j'ai admiré cette parole, mélange rare d'une saine raison et d'une vive éloquence.
LOUIS
Voilà un homme qui, tout en admettant le progrès, veut quon ne se hâte pas trop et qu'on respecte les bonnes traditions... Le jeune barreau ne pense pas ainsi.
BARNAVE
Sire, nous pensons que l'humanité va toujours en avant, et que le temps, dans sa marche, ouvre des voies nouvelles où il est sage d'entrer, et qu'il est imprudent de méconnaître.
LOUIS
Ah! oui, philosophie !... Et philosophe !... de lauzun, bas à la Reine.
Vous êtes triste, madame?
Mme de polignac, de même.
Qu' avez-vous ?
la reine.
Rien!
louise, dans la coulisse.
Messieurs ! messieurs les Gardes !
TOUS
Qu'y a-t-il?