ACTE I, SCÈNE IV
gripart, un jeu de cartes en main, et se levant. En attendant, nous autres, une partie de lansquenet.
frinlair, faisant de l'absinthe.
J'aimerais mieux une partie de cheval ; il t'ait nuit, il tombe du verglas; je parie cinquante louis que je vais maintenant de Paris à Saint-Cloud à reculons, en une heure et demie. Henri, pariez-vous?
HENRI
Non.
gripart, allant à Henri.
Jouez-vous, Henri?
HENRI
LOISEAU
HENRI
Non.
Quel vin veux-tu?
Je n'ai pas soif.
LOTSEAU.
Aimes-tu... le filet? (Il écrit sur lacarte.)
HENRI
Je n'ai pas faim.
LOURDOIS
Henri, mon bonhomme, qif as-tu donc?
Je m'ennuie.
HENRI
LOURDOIS
Tu t'ennuies. Ah ! bien, alors fais mes articles. C'est homceopathique, ça te guérira; j'en suis à la modestie d'abricot et aux confitures de Ninon... (On n't.Jaux confitures d'abricot, veux-je dire... diable, je mêle tout ça...
LOISEAU
Quelle... marmelade!... (Il écrit sur lacarte. On rit.) Je ne connais pas d'homme qui ail Je plaisir plus triste que cet Henri. frinlair, avec intention.
Ah! dame! à la veille de se marier, il y a de quoi ; vous en savez quelque chose, vous autres maris!
LOISEAU
Mais non, je l'ai toujours vu... croûte aux champignons? (// écrit sur la carte. On rit.)
HENRI
Que voulez-vous? tous vos bals m'assomment. Ça vous amuse, vous! moi, ça me rend triste comme un bonnet de nuit.
LOISEAU
Allons bon! le voilà encore à l'état de Werther!... 11 rumine quelque Charlotte... russe. (Il écrit sur la carte. On rit.)
HENRI
Oui, bals d'Opéra, bals du monde, tous vrais bazars de femmes et d'hommes à vendre, où les honnêtes filles viennent chercher
un mari qu'elles payent, et les autres un amant qui les paye... C'est gai comme une foire...
LOISEAU
Soit, mais le souper... Allons, mets-toi à table au moins! Avale ta tristesse !
HENRI
Bah! je suis dégoûté de tout... même de les bons mots... (Il jetle son cigare et se lève.) Heureusement que je vais me marier, c'est une manière de se suicider ! (// s'assied à droite de la
table.)
LOISEAU
Mais c'est sérieux, parole d'honneur! il va mourir... Garçon ! le potage!
GRIPART.
Et à table ! ça fera venir les dames.
LOURDOIS
Comment? loi si caressé, si mijoté, si bichonné des femmes et de la Providence, qui as tout pour toi, jeunesse et richesse; toi, la clef des cœurs, la fleur des pois... et des fèves... (Le garçon apporte le potage.)
LOISEAU
Tiens, j'oubliais les légumes! (On rit.)
HENRI
Eh bien! oui, j'ai tout! et je n'ai rien... J'ai vécu grandement, richement, c'est vrai, grâce à mon tuteur, qui m'a laissé maître de ma conduite et de mon argent... J'ai couru comme un fou, comme vous tous, après le bonheur, après l'amour!... et je me suis trompé comme vous... j'ai pris le plaisir pour l'un, la volupté pour l'autre... Les femmes, le vin, le jeu, les chevaux, le possible et l'impossible, j'ai tout épuisé, tout... jusqu'au duel, jusqu'à la guerre (je me suis battu avec amis et ennemis à Paris et à Alger)... J'ai vidé le fond du verre, et je n'y ai trouvé enfin qu'amertume et lie, ennui, dégoûl, et même, fiez si vous voulez, remords!... et lout blasé qu'est ce cœur, j'y sens toujours un vide, un besoin... de Tantale... Oui, j'ai faim,"j'ai soif encore de cet amour, de ce bonheur dont je n'ai pu me rassasier!
LOISEAU
Garçon !... deux rosbiffspour un ! (On rit,)
LOURDOIS
Combien celte tirade-là pour mon journal?... On écrit ces choses-là lout au plus, mon cher, on ne les parle pas... ici gurloul ! Vide de cœur... allons donc!... d'estomac... bien!... Qu'est-ce qui a un cœur?... Soif d'amour!... faim de bonheur!... quel poêle !... ça se calmera après souper. (Le garçon sert.)
HENRI
Non, je suis un homme mon ; je peux bien manger cl boire encore... autant que vous, parbleu! mais je vous le dis, c'est un cola vie qui boit et qui mange ; la mort e-t au cœur. . La vie, la seule et vraie vie, c'est l'amour... et l'amoui n'est plus pour
ACTEI, SCENE V. 15
nous... c'est là notre punition et sa vengeance! Nous ne pouvons plus trouver une femme qui nous donne le bonheur au fieu de nous le vendre, qui nous rende la vie que nous n'avons plus!,.. Ce o'est pas au bal, du moins, que je trouverai celle femmelà... et c'est pourquoi j'ai le bal triste. lourdois.
Aussi, fais comme moi ; quand j'entre au bal, je laisse toujours mon cœur au bureau avec ma canne, pour les reprendre en sortant.
loiseau.
Et moi, je mets mon cœur dans mon verre, j'aime mieux les vieux vins que les jeunes filles! Garçon, le bordeaux!
FRINLAIR.
L'un n'empêche pas l'autre... ça va bien de front, mais ça ne vaut pas le cheval !... Ah ça, mais vous, monsieur [Henri Bertille... (Avec une intention très-marquée.) est-ce que vous n'aimez pas au moins votre riche fiancée, mademoiselle Claire Hoffmann?... (Le garçon apporte le bordeaux.)
HENRI
Je l'épouse!... C'est une belle et aimable femme, sans doute, pour ceux qui veulent, comme vous, comte de Frinlair, les grands airs et la fierté; je conçois, sans le ressentir, l'amour platonique qu'elle vous inspire, dit-on. Oh! ne soyez pas jaloux!.. Pour moi, c'est ce que le négociant Gripart appelle un capital; c'est une affaire, ou plutôt c'est une fin ; oui, c'est pour en finir que je me marie... Api es le mardi gras, le mercredi des cendres! Désormais je ne vivrai plus que pour l'argent... Je vais devenir Hoffmann et compagnie, je serai la compagnie... avec du ventre... j'engraisserai, je traiterai les gens comme des chiffres... je serai électeur, éligible, député, homme à cordons età bandelettes, décoré et embaumé ! Dites, dites sur moi la prière des morts et versez le vin en guise d'eau lustrale; enterrez-moi, mariez-moi !... C'est pour me rendre les derniers devoirs que je vous aï reunis. Buvons ! buvons ! à mort! c'est le souper des funérailles antiques, mon dernier souper de garçon !
tous, trinquant.
A ses funérailles !