SCÈNE VIII DUCREST, HENRIETTE
Reste donc, je veux que nous causions un peu.
HENRIETTE
Nous aurons tout le temps demain matin.
DUCREST
Demain matin, j'ai d'autres besognes. Je désire que dès ce soir ce petit différend soit vidé. HENRIETTE.
Encore?... A quoi bon? Je t'ai dit que j'irais là-bas, et j'irai. Un point, c'est tout.
DUCREST
Ainsi, quand je te demande un service de cette importance...
HENRIETTE
Ehl c'est justement que l'importance m'en échappe. Il s'agirait d'une chose utile, tu me connais, je serais la première à m'incliner; mais, avec les moyens de communication actuels, avec le téléphone, le télégraphe, tu peux très bien te passer de moi. DUCREST.
Permets, ma chère, tu oublies que je ne te fais pas juge de la question. Ce serait sortir de nos habitudes.
HENRIETTE
Mais je n'y vois pas d'inconvénient
DUCREST
Ahl bon! C'est un régime nouveau que tu inaugures? Bien, bien, bien! Alors, il faut le dire. Jusqu'ici, je faisais fonds absolu sur ton appui, sur ton dévouement...
Le dévouement, oui, mais pas l'obéissance passive.
C'est que je ne conçois pas l'un sans l'autre.
HENRIETTE
Je regrette.
DUCREST
Tu regretteras peut-être plus que tu ne crois. Si chaque fois que j'aurai recours à toi, je suis obligé d'instituer un débat sur le plus ou moins d'urgence, il n'y a plus d'autorité possible, c'est l'équilibre de notre ménage rompu.
HENRIETTE
Non, rétabli.
DUCREST
De mieux en mieux. Tu prétends traiter d'égal à égal? C'est bien ce que je disais : rébellion ouverte. Et d'où te sont venues tout à coup ces belles idées? HENRIETTE.
Elles ne me sont pas venues tout à coup. Elles me sont venues peu à peu.
DUCREST
Je veux dire : qui te les a fournies?
HENRIETTE
Oh I personne. Il a suffi de l'âge, de la réflexion, de
l'expérience. Douze ans de sujétion continue, cela pèse à la longue, tu sais, et, sans se mettre en révolte ouverte, on peut très bien avoir le besoin de respirer. DUCREST.
Ouais, aujourd'hui, c'est à Dieppe, demain ce sera ailleurs. Avec tes besoins respiratoires nous irions loin. Mieux vaut arrêter tout de suite les frais. Ou tu rentreras à la date fixée par moi, ou, si tu persistes dans ton refus, si tu t'obstines à partir pour Dieppe... Eh bien ?
DUCREST
Eh bien, je déplore de te le dire si nettement, mais à bref délai ce serait la séparation.
HENRIETTE
Autant ce prétexte-là qu'un autre.
DUCREST
Ahl c'est cela ton cri de douleur ?
HENRIETTE
Cette séparation me causerait certainement beaucoup de peine; mais, si tu la juges nécessaire, qu'estce qui pourrait l'empêcher ?
DUCREST
Peut-être moins d'entêtement, une légère concession de ta part.
HENRIETTE
Après celle-là une autre; ce serait à recommencer chaque jour. Moi, franchement, je ne m'en sens plus le goût.
DUCREST
Et tu préfères le divorce?
HENRIETTE
Ce n'est pas moi qui en ai parlé, ce n'est pas à moi de m'y opposer. Malgré toute l'affection, il y a le respect de soi même, la dignité.
DUCREST
Entendu, voilà qui me suffît. J'ai le plaisir de t'annoncer que tu peux t'en aller demain à Dieppe, à Trouville, et pour tout le temps qu'il te plaira. Ce n'est fichtre pas moi qui t'en empêcherai! Maintenant, je suis amplement fixé. Seulement, laisse-moi te dire que, si tu tables sur ce moyen-là pour me mater, tu fais fausse route.
HENRIETTE
Je ne saisis pas?
DUCREST
Ne fais donc pas la bête! Je vois clair dans ton jeu. A tort ou à raison, tu as tiqué sur une certaine dame et tu as cru très malin, pour me reprendre, de me taquiner, de me contrecarrer, d'arborer des airs dégagés. C'est cela? J'ai deviné? Eh bien, ma chère amie, je te pardonne pour cette fois en faveur de l'intention, mais sache que si ce bluff aboutit parfois avec des subalternes, des individus de troisième classe, avec un homme comme moi, Ducrest, ça ne pouvait rien donner de bon. D'abord c'était trop tard.
HENRIETTE
Je trouve aussi.
DUCREST
Mais pas dans le même sens que moi. Trop tard, parce qu'il y avait tout le passé contre. Quand on a été, pendant douze ans, la femme aux petits soins, la femme soumise, docile, empressée que tu as été — et que d'ailleurs tu devais être — qui cspère-t-on trom-
per en adoptant le genre contraire? C'est une malice cousue de fil blanc et, qui plus est, pleine de dangers. Car suppose que je t'aie prise au mot, que j'aie poussé à fond cette séparation, qui en était le mauvais marchand? Sans reproche, rappelle-toi pourtant d'où tu es partie, où je t'ai prise.
Mais ne te gêne pas, dis-le donc!
DUCREST
Dame, dans la petite bourgeoisie que tu sais, dans une situation qui ne te permettait que les ambitions les plus modestes. Mais tu m'avais plu et ce m'a été une joie de te faire partager mes succès et de te hausser avec moi où je t'ai mise. Seulement, quand on a eu cette chance, on s'en contente et l'on ne joue pas comme cela les sultanes offensées. Ce n'est pas de ton emploi ; tu y risques trop gros, ma petite. HENRIETTE.
Tu crois ?
DUCREST
Mais parfaitement, et pour ta gouverne, j'en dirai autant de cette crise de coquetterie touchante, mais enfantine, sur laquelle tu semblés fonder tant d'espoirs.
HENRIETTE
Moi?
DUCREST
Damel A quoi rimaient'tes frais de toilette, tous ces manèges de séduction, depuis trois mois, si ce n'était pas pour m'éblouir? J'ai des yeux, n'est-ce pas? Tu ne vas pourtant pas me donner à croire que c'était pour un autre? (Un temps.) Pour un autre? Tiens, laisse-moi rire. Ce serait du plus haut comique.
HENRIETTE, d'une voix blanche.
Ah! cela te paraîtrait comique?
DUCREST, dédaigneusement.
Mais oui, infiniment drôle, comme tout ce qui est invraisemblable et disproportionné.
Tu crois ?
DUCREST
Je t'en fais juge. Non, mais, ma pauvre enfant, te vois-tu, toi, avec tes instincts, avec tes idées bourgeoises, lancée dans les rendez-vous, dans une liaison? Que dans des moments de colère, l'envie t'en soit parfois venue, possible. Mais passer à l'exécution, ça je t'en défie.
HENRIETTE
Vraiment ?
DUCREST
Oh ! oui. Et puisque tu as l'air de me braver et de te complaire dans cette plaisanterie douteuse, laissemoi te faire remarquer que s'il est des femmes qui provoquent les assiduités, les désirs, tu n'es pas de celles-là, ma chère. Tu n'en as ni l'allure, ni la ligne. Une aventure, c'est bientôt dit, mais il faut être deux!
HENRIETTE, avec une rage contenue.
Et qui te dit que nous ne sommes pas deux?
DUCREST
Allons donc, à d'autres !
HENRIETTE
Oui, tu n'en reviendrais pas, n'est-ce pas, que j'aie pu inspirer de l'amour, moi! Ne plus compter pour toi et compter pour les autres, cela te dépasse. Tu
hausses les épaules? Bahl que veux-tu, la vie a de ces bizarreries. Et quoique, d'après toi, je n'aie ni l'allure, ni la ligne, il s'est rencontré pourtant un fou pour m'aimer et pour oser me le dire, et je l'ai écouté avec délices, et je l'aime, et il m'aime. Et puisque, selon toi, il faut être deux, eh bien, nous sommes deux, ça, je te le garantis.
DUCREST, éclatant.
Ainsi, tu m'as fait cela à moi, à moi ! HENRIETTE, criant plus fort.
Mais oui, à toi, à toi, comme tu me l'avais fait à moi, à moi !... Oui, j'ai un amant, j'ai un amant 1 DUCREST.
Eh bien, quoi? Ce n'est pas une raison pour ameuter tout le voisinage... Tu ne supposes pas être la première ! (Un temps.) Quant à moi, tu peux voir si je suis frappé. Seulement, pour te dire mon impression sur ce que tu as fait là, c'est imbécile. HENRIETTE.
Tout le monde n'a pas ton génie !
DUCREST
11 ne s'^agit pas de génie. Il ne s'agit même pas de gratitude. Il suffisait du sentiment des convenances, du sentiment des obligations que t'imposait notre rang, notre nom, notre situation ! Seulement, comme obligations, tu ne connaissais que les miennes. Et le jour où le succès m'est venu, j'aurais dû froidement en repousser tous les avantages : adulations, cajoleries et le reste. Non, ma petite. Erreur sur la personne. Avec ces idées-là, ce n'est pas un mari comme moi qu'il te fallait, c'était un brave monsieur quelconque, monsieur Machin, monsieur Tartempion... Mais quand on s'appelle ma-
dame Ducrest, quand votre mari a fait de vous une des reines de Paris, on se conduit en princesse régnante, on sait qu'étant à l'honneur il faut être aussi à la peine, enfin, on a de la tenue, voilà la chose capitale, et on ne se venge pas grossièrement comme une grisette de roman-feuilleton, au risque de salir par des représailles stupides un homme comme moi à qui l'on devait tout.
Et après ?
DUCREST
Après? Eh bien, il va falloir tâcher de sortir de là.
HENRIETTE
Rien de plus simple, il me semble. Toi, tu rejoins cette personne...
DUCREST
Comment donc ! je ne pense qu'à ça, surtout après ce que je viens d'apprendre. C'est fait pour me donner des ailes. Avec cette dame, cela promettrait. Non, ma chère, si c'était ça ton calcul, fais-en ton deuil. Raye madame Savreuse de tes papiers comme moi je la raye des miens, et surtout mets-toi bien ce principe en tête : pas de divorce, à aucun prix. HENRIETTE.
MÊme si j'avouais tout > Même si j'assumais tous les torts?
DUCREST
C'est ça : à toi les torts, à moi le ridicule I Jolie corn binaison t
HENRIETTE
Eh bien alors, l'inverse. C'est moi qui demande le divorce. Comme cela, personne ne sait rien de mon aventure, et ton prestige reste intact.
DUGREST.
Oui, jusqu'au jour où, fatalement, tu afficheras ton bon ami, si tu ne l'épouses pas, et où tout le monde devinera le dessous des choses. Dans les deux cas, mon nom atteint, diminué, bafoué! Merci bien. Le ridicule, dans ma situation, c'est un luxe qui ne m'est pas permis. 11 y a des hauteurs dont on ne descend pas, dont on ne peut que tomber. Eh bien, je ne veux pas torftber !
Alors, qu'est-ce que tu veux?
DUGREST.
Le silence sur toutes ces vilenies. Nous sommes trois à savoir. C'est un de trop. Que cet individu s'en aille, qu'il disparaisse, et rapidement. 11 n'y a que cela de possible.
HENRIETTE
Ah ! voilà ta solution I Tu me demandes purement et simplement la rupture?
DUGREST.
Pas autre chose.
HENRIETTE
Eh bien, ça, n'y compte pas, car cela ne sera pas.
DUGREST, exaspéré.
Plaît-il?
HENRIETTE
Mais non, cela ne sera pas. Et ni tes cris, ni tes menaces, rien n'y fera. Pendant des années, j'ai tout subi de toi, je t'ai vu faire de mon salon une sorte de mauvais lieu, une sorte de harem où tu appelais tantôt l'une, tantôt l'autre, et cela sous mes yeux, férocement, sans un ménagement, sans une excuse I Je
n'ai rien dit! Et j'ai accepté, et j'ai perdu à ce supplice ma gaieté, ma jeunesse, mon goût de plaire. Tout m'était devenu égal, comme aux agonisantes. Et quand quelqu'un surgit pour me tirer de cette détresse, quand par miracle je recommence à vivre, c'est cela que tu inventes, c'est cela que tu exiges au nom de ta quiétude, de ta situation, de ton égoïsme : que je rompe, que je congédie d'un trait de plume. Ça non! Pour épargner ton honneur, ta dignité, ton amour-propre, tout ce qu'il faudra, mais mon bonheur, je le garde, et ce n'est pas toi qui me le reprendras,
DUCREST
Ton bonheur I Ton bonheur ! Non, mais ma parole, on dirait que depuis douze ans, je n'ai fait de ta vie qu'un long martyre. Eh bien, et la situation exceptionnelle que je t'avais créée, et les hommages de tout Paris, et la célébrité, tu boudais dessus, n'estce pas ? Et qui sait, tu rougissais peut-être de porter mon nom?
HENRIETTE, avec fièvre.
Aht cela c'est vrai, je m'appelais madame Ducrest. J'avais des relations superbes, je figurais dans toutes les solennités, on me citait dans toutes les gazettes. Mais la publicité ne s'arrêtait pas là et tu sais bien que mes chagrins étaient plus vite connus que mes joies. Pas une de tes aventures qui ne fût officielle dans les vingt-quatre heures, pas une de mes souffrances qui ne devînt aussitôt le potin des thés et des journaux. Puis après cela, quand il me fallait entrer dans un dîner, dans une salle de première où ta nouvelle maîtresse paradait dans son avènement, et que je sentais sur moi toute la risée des regards, toute la
pitié des arrière-pensées, oh ! alors, je te jure bien que j'aurais donné beaucoup pour ne pas être madame Ducrest, pour être simplement la femme de ce monsieur quelconque, dont tu me parlais tout à l'heure. Au moins, dans cette classe-là, on peut souffrir incognito, et on n'a pas toute une galerie pour guetter votre angoisse ou pour épier vos larmes. Ton nom, ton grand nom, ton beau nom, mais reprends-le donc une bonne fois, et que d'autres connaissent à leur tour la torture de cette charge !
Certainement que je le reprendrai, et plus tôt que tu ne penses, misérable petite ingrate. Mais à mon moment, à mon heure, et d'ici-là, tu vas m'obéir. HENRIETTE.
Dans la mesure où je t'ai dit : tout pour ton amourpropre, rien contre mon amour.
DUCREST
Eh bien, soit! Dommage pour dommage, moi je travaille dans le grand, et puisque tu m'accules à ce divorce, eh bien, tu l'auras, mais soigné, mené par moi, à ma manière, un divorce à la Ducrest, quelque chose de sensationnel. Et si j'y sombre, tant pis, tu auras des chances d'y rester aussi, je te le promets I Maintenant, pour commencer, tu vas immédiatement me dire le nom de ce monsieur.
HENRIETTE
Que je t'aide, moi? Que je te renseigne, après toutes tes menaces infâmes? Ah! non, par exemple! Tu feras ta jolie besogne tout seul.
DUCREST
A ton aise. Mais dans ce cas, boucle-moi tes mal-
les; car, pas plus tard que demain, nous serons en route pour Paris.
HENRIETTE
Et pourquoi donc ?
DUCREST
Pourquoi ? Parce qu'à Paris, en huit jours, si bien que vous vous cachiez, je me charge de tout découvrir. Et alors, garel
HENRIETTE, sortant.
Soit, tu chercheras.
DUCREST, avec éclat.
Et je trouverai ! (La poursuivant.) Et je trouverai ! (Seul et marchant à travers la pièce.) Quel toupet tout de môme! M'avoir fait ça, à moi! à moi!... La misérable!... La petite misérable! Mais je la briserai, oui, je la briserai comme verre!...
Et le rideau baisse sur ces balbutiements de fureur.