‹ Théâtre françaisChapitre 103 sur 184 · ACTE I , SCÈNE I · texte numérisé non relu

ACTE I , SCÈNE I

!Vi de rautorite, ni de l'obéissance!

Enfin , pour s'accorder, d'une commune voix

Les Romains à la Grèce ont demande des lois.

Pvorae, pour t lever cet auguste édifice,

De tout autre pouvoir suspendant-Texercice ,

Créa des decemvirs, et sur eux à la fois

Des tribuns , des consuls reunit tous les droits.

Lin an devait finir l'ouvrage et leur puissance j

Mais toujours ennemis, toujours en défiance,

Les deux ordres rivaux, le peuple et le sénat.

L'un craignant les consuls, l'autre le tribunal,

Des decemvirs encore ont prolonge l'empire.

Contre elle-même, hélas! ainsi Rome conspire.

C'est ainsi qu'Appins vit notre propre maia

A son ambition aplanir le chemin.

Ainsi de commander la flatteuse habitude,

Et de l'art des tyrans la criminelle étude;

Ses collègues par lui soumis ou corrompus;

Nos jeunes sénateurs à ses desseins vendus ,

Qui pensent ramener , giace à la tyrannie ,

Dans l'absence des lois la licence impunie ,

Ont préparé le joug dont on veut nous flétrir,

Que même sous ses rois Rome n'a pu souffrir!

Et tandis qu'on l'opprime et qu'Appius y règne.

L'ennemi rassuré l'insulte et la dédaigne.

J'en rougis. ..Les Latins, si souvent terrassés.

Relevant leuis drapeaux tant de fois renversés.

Ont vu fuir devant eux notre aigle et nos cohortes.

L'étendard des Sabins a menacé nos portes;

Et nos gneriiers l'ont vu sans honte et sans fureur :

Dans les forets d'Algide ils cachent leur terreur ,

Trop heureux au danger d'une défaite entière

D'opposer de leur camp la timide barrière.

Dans notre abaissement, étes-vons donc surpris Que Rome à ses sujets inspire le mépris i* Peut-elle commandei , quand elle est h la chaîne j Esclave dans ses murs , être ailleurs souveraine ? N'accusez pas en vain le peuple et les soldats :

v^S VIRGINIE.

Ils ont lu im'îo 3 cœur , ils ont les nicmes bras; i^lais pour qui triompher, s'il n'est plus de patrie? Si la gloire, soigneur, qu'ils ont toujours chérie, Si la victoire eiiKn abandonne leurs rangs , C'est qu'ils n'ont pas voulu vaincie pour des tyrans.

yalérus. Eh bien, Icilius, de cet opprobre insigne Le sénat plus que vous et s'irrite et s'indigne. Trop long-temps Appius tremble de l'assembler ; Devant cet ordre auguste il n'oserait parler. Il veut en efl'acer la majesté suprême; Mais le sénat enfin s'est convoque lui-même. Le brave Horatius, le défenseur des lois, Ne' comme moi d'un sang qui combattit les rois j Et les deux Qnintius , et tous nos consulaires , Des droits du nom romain ces grands dépositaires, Ont enfin résolu d'affianchir cet état , Ft du joug (l'Appius ei du décenivirat. A ce fier <lécemvir, dont on craint la furie. J'irai parler moi-même, an nom delà patrie. A ce rang odieux s'il ne veut renoncer. Croyez que le sénat peut encor l'y forcer ; Et même , plus j'y pense, et moins je m'imagine Qn'Appius jusqu'au bout da is ses projets s'obstine; Qu'il risque, en se porinnt h cette extrémité', Ce combat d'un tyran coni, e la liberté, ^'on, la voix du sénat , le dooir qui l'inspire, Siu' un patricien doit avoir qneique empire. Jklai.N quand les dcocmvirs , de si haut descendus. Au rang de citoyens resteront cordbndus , Quand le pe.iple sur eux reprendia sa puissance, j\'abusora-t-il point du droit de Ja vengeance? Voiià sur quoi vous seul pouvez nous rassurer : Seul vous êtes son guide et pou\i z l'éclairer, A;ipins est d'un sang que dans Rome on révj.e, î!tsiiitont au .'•tnat sa famille est bien chère. IV0115 craignons qu'aux fureurs d'un peuple forcené' Le sang patricien ne soit abandonné; En un mol, à nos vœux s'il consent à se rendre, A quel sort Ai'pius doit-il enlin s'attendre ?

ACTF I , SCÈINF I. i;^

Le st'nat à vous seul veut bien s'en rapporter.

Je n'ai point cet espoir qui semble vous flatter.

J'ai trop su d'Appius tleruêler le ge'uie.

Et chaque pas qu'il fait tend à !a ivrannie.

ïiop long- temps du pouvoir il goùla les appas :

Déjà le capitole est plein de ses soldats j

Et juge sans appel , et magistrat unique ,

Il pourrait déposer ce faste tyraunique!

Il pourrait abdiquer! INon, seigneur... Cependant,

Si vous avez sur lui cet heureux as-cendant ,

Allez, ce peuple, objet de votre detiance,

Ne veut que la justice et non pas la vengeance.

Que tout soit rétabli, qu'il rentre dans ses droits;

Rendez-lui ses tribuns , ses comices , ses lois ,

Surtout ce droit d'appel, cette loi V^ale'rie,

Bienfait de vos aïeux , rempart de la patrie :

Il ne veut point prétendre à des presens plus cliers,

Ni s'armer contre vous des maux qu'il a soufferts.

Non, seigneur , il n'est point affame' de victimes ^

Il peut sacrifier ses plaintes légitimes ,

Et livrer Appius, après ses attentats.

Non point h. ses remords ( les tyrans n'en ont pas ) ,

Mais au regret amer d'un forfait inutile ,

A la honte dune ame ambitieuse et vile ,

Qui put cr'^ire en effet qu'il était un destin

Au-dessus de l'honneur d'être libre et Romain.

V^oilà nos sentimcns : le sénat peut m'en croire.

Ah! puisse de nos maux s'effacer la mémoire! Que puisse s'oublier cet opprobre si grand Que le sénat de Rome ait produit un tyran! Et vous, Iciiius, citoyen magnanime , Que le même intérêt désormais nous anime. O Rome ! dans ton sein rapproche tes enfans : Qu'ils soient toujours unis pour être triomphans. Je retourne au sénat. Jouissez par avance Des droits que vous avez à sa reconnaissance.

i5o VIRGINIE.

Croyez qu'auprï-'s de lui par mes soins seconde Le peuple eu oblicndia plus qu'il n'a demande.

( // sort. )

Page 1