‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 16 sur 79 · SCÈNE II ANNETTE, BOURSOUFLE, puis FRONTIN · texte numérisé non relu

SCÈNE II ANNETTE, BOURSOUFLE, puis FRONTIN

ANNETTE

Ah! mon Janel!

BOURSOUFLE

Au bout de trois jours quel chemin Nous avons parcouru. .Te suis content, mignonne.

ANNETTE

Mon Janel !

BOURSOUFLE

Enguerrand !

ANNETTE

Non, il n'y a personne.

BOURSOUFLE

On s'aime ?

ANNETTE

Je t'adore ô mon Prince Charmant !

Je crois rêver, tu sais, depuis l'enlèvement Me dire qu*avec toi, ce palais, je l'habite! J'ai peur du grand bonheur qui m'est venu trop vite ! Le présent m'est trop doux, j'ai peur de l'avenir... Ah ! mettre obstacle au jour trop pressé de finir Vivre à jamais ainsi, ravie, émerveillée, Mon Janel es-tu sûr que je sois réveillée?

BOURSOUFLE

C'est vraiment très gentil tout ce que tu dis là. Mais dans un mois, que diras-tu, lorsqu'en gala...

ANNETTE

Dans un mois!... ce souper, ces seigneurs, tout ce monde! Je n'en dors plus.

* Ces vers peuvent se supprimer à la représenl ition.

BOURSOUFLE

Moi, j'en rêve.

ANNETTE

Chaque seconde J'y pense, à ce souper.

BOURSOUFLE

Ah! pas autant que moi.

Je voudrais le donner ce soir même.

ANNETTE

Oh! tais-toi!

Ce serait fou !

BOURSOUFLE

Pourquoi 9

Mais, je perdrais la tête !

BOURSOUFLE

Toi, tu serais divine.

ANNETTE

Oh!

BOURSOUFLE

Oui, je le répète :

Divine.

' ANNETTE

Vivre à deux, c'est le bonheur, tu sais.

BOURSOUFLE

Qui t'a dit ça?

ANNETTE

Mais...

BOURSOUFLE

Le bonheur, c'est le succès !

ANNETTE

Nous sommes arrivés voici trois jours à peine.

BOURSOUFLE

Dire qu'il faut attendre encor quatre semaines!

AN NETTE

Janel !

BOURSOUFLE

Nous attendrons, c'est convenu. Mais quoi! Tout est prêt, paniers, perruques...

ANNETTE

Mais, pas moi!

BOURSOUFLE

Pouvoir pulvériser Lucinde tout, de suite, L'anéantir...

ANNETTE

Lucinde?

BOURSOUFLE

Une amie, oui, petite, Je t'aime. Alors, je suis pressé de te montrer...

ANNETTE

Mais on s'aime bien mieux quand on vit ignoré.

BOURSOUFLE

Qui t'a dit ça !

ANNETTE

Mais je...

BOURSOUFLE

C'est le contraire, en somme, Tu ne me comprends pas, c'est un sentiment d'homme. Il faut montrer à tous combien on est heureux. Cela rend le bonheur autrement savoureux. Être heureux, être aimé, quand le bonheur se cache, A quoi bon. L'important, vois-tu, c'est qu'on le sache. Je t'aime, Cydalise, et je suis fier de toi.

ANNETTE

Cydalise? Janel?

BOURSOUFLE

C'est toi.

ANNETTE

Comment, c'est moi?

LE PAON. :'l

BOURSOUFLE

Annette sent un peu le commun et rappelle L'auberge. Vous serez Cydalise, ma belle.

ANNETTE

Bien, Janel.

BOURSOUFLE

Répétons notre morceau de chant.

ANNETTE

Perce- Neige ?

BOURSOUFLE

Oui, prenez l'air alangui, touchant, Car c'est un chant sentimental, le Perce-Neige. Allons-y; non, attends.

(Il joue une gamme.) Réussi, cet arpège!

J'accompagne. J'accompagne bien.

Oh ! je sais !

BOURSOUFLE

Quel succès nous aurons dans un mois. Quel succès! annette, elle chante.

Fleur éternelle, Perce-Neige, 0 toi que la tourmente assiège Sans altérer ton frais printemps, Sers d'exemple aux conirs inconstants.

Malgré la rigueur du grésil, Û

Que ton cœur, cruelle Lycie, Garde toujours l'éclat d'avril Gomme la fleur de l'Helvétie.

ANNETTE et BOURSOUFLE, duo.

Prendre garde à l'appas.

Pauvre fleur ne va pas Te laisser prendre au piège, Perce-Neige, Perce-Neige.

(La chanson, sur un air de Justin Clerice, est chantée avec une emphase comique.)

BOURSOUFLE

Parfait, tu n'as plus peur.

ANNETTE

Mais j'ai peur de la foule, Ah ! quand je songe à ce souper.

BOURSOUFLE

Quoi?

Je m'écroule.

boursoufle, il sonne.

Enfant! pour que plus sûre du succès tu sois, Relisons tous les deux le Mercure François. Cet article flatteur te calmera, petite.

ANNETTE

Ça ne me calme pas, Janel, et ça t'agite. Puis, c'est exagéré.

boursoufle, à Fronlin, qui entre.

Le Mercure, Frontin !

FRONTIN

Je l'apportais, monsieur.

BOURSOUFLE

Ah!

FRONTIN

Depuis ce matin, Quand monsieur sonne, c'est toujours pour le Mercure.

BOURSOUFLE

Hein! S'il vous plaît, monsieur le maraud, je n'ai cure De vos réflexions.

(A Annetle, lui remettant le Mercure.) Lis lentement, surtout.

L'article est d'un poète et d'un homme de goût.

FRONTIN

De monsieur de Brécy.

BOURSOUFLE

Hein?

FRONTIN

Une perfidie De monsieur de Brécy.

BOURSOUFLE

Qu'est-ce encor?

FRONTIN

Quoi qu'on die, Je le maintiens, monsieur. J'en demande pardon A monsieur; mais je l'aime, monsieur. Je dis donc, Car je sais mon devoir d'ami pauvre, n'importe...

BOURSOUFLE

Encore un mot, Frontin, je te mets à la porte.

FRONTIN

Bien, monsieur.

(Il sort.)

BOURSOUFLE

Ce laquais est d'un front sans égal.

Lis l'article, petite.

ANNETTE, Usant.

« Notre nouveau Dorval. »

BOURSOUFLE

Très juste.

ANNETTE

« Renommée, en tes trompettes souf/le, « Car nous allons parler du baron de Boursoufle. »

Extrêmement flatteur.

ANNETTE

« Cet admirable amant « Vient de passer huit jours sous un déguisement, « Dans une auberge. »

BOURSOUFLE

Bien.

ANNETTE

« Là, vivait une belle ... »

Ça me gêne.

BOURSOUFLE

Mais non.

ANNETTE

« Un ange, une Arabelle. »

Je t'assure, Janel, ça me gêne beaucoup. C'est très exagéré.

BOURSOUFLE

C'est simple et de bon goût.

Mais tu lis mollement, il faut lire avec âme.

ANNETTE

Ah!

BOURSOUFLE

Je vais vous montrer comment on lit, madame !

Page 1