SCÈNE II ANNETTE, BOURSOUFLE, puis FRONTIN
ANNETTE
Ah! mon Janel!
BOURSOUFLE
Au bout de trois jours quel chemin Nous avons parcouru. .Te suis content, mignonne.
ANNETTE
Mon Janel !
BOURSOUFLE
Enguerrand !
ANNETTE
Non, il n'y a personne.
BOURSOUFLE
On s'aime ?
ANNETTE
Je t'adore ô mon Prince Charmant !
Je crois rêver, tu sais, depuis l'enlèvement Me dire qu*avec toi, ce palais, je l'habite! J'ai peur du grand bonheur qui m'est venu trop vite ! Le présent m'est trop doux, j'ai peur de l'avenir... Ah ! mettre obstacle au jour trop pressé de finir Vivre à jamais ainsi, ravie, émerveillée, Mon Janel es-tu sûr que je sois réveillée?
BOURSOUFLE
C'est vraiment très gentil tout ce que tu dis là. Mais dans un mois, que diras-tu, lorsqu'en gala...
ANNETTE
Dans un mois!... ce souper, ces seigneurs, tout ce monde! Je n'en dors plus.
* Ces vers peuvent se supprimer à la représenl ition.
BOURSOUFLE
Moi, j'en rêve.
ANNETTE
Chaque seconde J'y pense, à ce souper.
BOURSOUFLE
Ah! pas autant que moi.
Je voudrais le donner ce soir même.
ANNETTE
Oh! tais-toi!
Ce serait fou !
BOURSOUFLE
Pourquoi 9
Mais, je perdrais la tête !
BOURSOUFLE
Toi, tu serais divine.
ANNETTE
Oh!
BOURSOUFLE
Oui, je le répète :
Divine.
' ANNETTE
Vivre à deux, c'est le bonheur, tu sais.
BOURSOUFLE
Qui t'a dit ça?
ANNETTE
Mais...
BOURSOUFLE
Le bonheur, c'est le succès !
ANNETTE
Nous sommes arrivés voici trois jours à peine.
BOURSOUFLE
Dire qu'il faut attendre encor quatre semaines!
AN NETTE
Janel !
BOURSOUFLE
Nous attendrons, c'est convenu. Mais quoi! Tout est prêt, paniers, perruques...
ANNETTE
Mais, pas moi!
BOURSOUFLE
Pouvoir pulvériser Lucinde tout, de suite, L'anéantir...
ANNETTE
Lucinde?
BOURSOUFLE
Une amie, oui, petite, Je t'aime. Alors, je suis pressé de te montrer...
ANNETTE
Mais on s'aime bien mieux quand on vit ignoré.
BOURSOUFLE
Qui t'a dit ça !
ANNETTE
Mais je...
BOURSOUFLE
C'est le contraire, en somme, Tu ne me comprends pas, c'est un sentiment d'homme. Il faut montrer à tous combien on est heureux. Cela rend le bonheur autrement savoureux. Être heureux, être aimé, quand le bonheur se cache, A quoi bon. L'important, vois-tu, c'est qu'on le sache. Je t'aime, Cydalise, et je suis fier de toi.
ANNETTE
Cydalise? Janel?
BOURSOUFLE
C'est toi.
ANNETTE
Comment, c'est moi?
LE PAON. :'l
BOURSOUFLE
Annette sent un peu le commun et rappelle L'auberge. Vous serez Cydalise, ma belle.
ANNETTE
Bien, Janel.
BOURSOUFLE
Répétons notre morceau de chant.
ANNETTE
Perce- Neige ?
BOURSOUFLE
Oui, prenez l'air alangui, touchant, Car c'est un chant sentimental, le Perce-Neige. Allons-y; non, attends.
(Il joue une gamme.) Réussi, cet arpège!
J'accompagne. J'accompagne bien.
Oh ! je sais !
BOURSOUFLE
Quel succès nous aurons dans un mois. Quel succès! annette, elle chante.
Fleur éternelle, Perce-Neige, 0 toi que la tourmente assiège Sans altérer ton frais printemps, Sers d'exemple aux conirs inconstants.
Malgré la rigueur du grésil, Û
Que ton cœur, cruelle Lycie, Garde toujours l'éclat d'avril Gomme la fleur de l'Helvétie.
ANNETTE et BOURSOUFLE, duo.
Prendre garde à l'appas.
Pauvre fleur ne va pas Te laisser prendre au piège, Perce-Neige, Perce-Neige.
(La chanson, sur un air de Justin Clerice, est chantée avec une emphase comique.)
BOURSOUFLE
Parfait, tu n'as plus peur.
ANNETTE
Mais j'ai peur de la foule, Ah ! quand je songe à ce souper.
BOURSOUFLE
Quoi?
Je m'écroule.
boursoufle, il sonne.
Enfant! pour que plus sûre du succès tu sois, Relisons tous les deux le Mercure François. Cet article flatteur te calmera, petite.
ANNETTE
Ça ne me calme pas, Janel, et ça t'agite. Puis, c'est exagéré.
boursoufle, à Fronlin, qui entre.
Le Mercure, Frontin !
FRONTIN
Je l'apportais, monsieur.
BOURSOUFLE
Ah!
FRONTIN
Depuis ce matin, Quand monsieur sonne, c'est toujours pour le Mercure.
BOURSOUFLE
Hein! S'il vous plaît, monsieur le maraud, je n'ai cure De vos réflexions.
(A Annetle, lui remettant le Mercure.) Lis lentement, surtout.
L'article est d'un poète et d'un homme de goût.
FRONTIN
De monsieur de Brécy.
BOURSOUFLE
Hein?
FRONTIN
Une perfidie De monsieur de Brécy.
BOURSOUFLE
Qu'est-ce encor?
FRONTIN
Quoi qu'on die, Je le maintiens, monsieur. J'en demande pardon A monsieur; mais je l'aime, monsieur. Je dis donc, Car je sais mon devoir d'ami pauvre, n'importe...
BOURSOUFLE
Encore un mot, Frontin, je te mets à la porte.
FRONTIN
Bien, monsieur.
(Il sort.)
BOURSOUFLE
Ce laquais est d'un front sans égal.
Lis l'article, petite.
ANNETTE, Usant.
« Notre nouveau Dorval. »
BOURSOUFLE
Très juste.
ANNETTE
« Renommée, en tes trompettes souf/le, « Car nous allons parler du baron de Boursoufle. »
Extrêmement flatteur.
ANNETTE
« Cet admirable amant « Vient de passer huit jours sous un déguisement, « Dans une auberge. »
BOURSOUFLE
Bien.
ANNETTE
« Là, vivait une belle ... »
Ça me gêne.
BOURSOUFLE
Mais non.
ANNETTE
« Un ange, une Arabelle. »
Je t'assure, Janel, ça me gêne beaucoup. C'est très exagéré.
BOURSOUFLE
C'est simple et de bon goût.
Mais tu lis mollement, il faut lire avec âme.
ANNETTE
Ah!
BOURSOUFLE
Je vais vous montrer comment on lit, madame !