BÉATRICE, RENÉ
- SARDELOUP.
Ce café est délicieux.
Mme- DE TIERRACHE. .
Vous n'en buvez pas.
SARDELOUP.
Je vous demande pardon, ma bonne amie. J'ai pris un canard, de quoi déguster la saveur de ce breuvage, sans en sub'.r les inconvénients.
GÉRARD, regardant sa montre.
Sapristi, et moi qui ai rendez-vous au golf.... Cette pendule avance, n'est-ce pas ?
PARDELOUP, indiquant René.
Chez sa mère, chez Mme de Tierrache... une pendule qui / avance... inadmissible. (// consulte sa montre et la pendule.) En effet, elle n'avance pas. Elle est arrêtée.
GÉRARD
J'ai vingt minutes devant moi.
Mme de tierrache.
En ce cas, restez tranquille pendant vingt minutes. Vous empêchez tout le monde de digérer.... {A Béatrice.) Mous ne préférez pas vous asseoir, ma mignonne ?
BÉATRICE
M'asseoir après les repas, pour engraisser ! Jamais de la vie.
GÉRARD
Elle a raison. Moi, à la seule idée de prendre un jour du ventre. . . .
SARDELOUP.
Vous préférez perdre votre estomac ! Quelle merveilleuse cigarette.
Mme DE TIERRACHE.
Vous ne la fumez pas.
SARDELCfUP.
Je la respire. A mon âge, c'est encore fumer;
GÉRARD, à René qui est à la fenêtre.
Qu'est-ce que tu regardes?
RENÉ
La rue, ma bonne vieille rue du Bac.
GÉRARD
11 ne va pas pleuvoir, au moins? {Il regarde à son tow'.) Viens-tu avec moi au golf?
, Je ne sortirai pas de la journée. ,
BÉATRICE
Un travail diplomatique, monsieur le secrétaire d'ambasside?
RENÉ
>»'on. L'envie irrésistible de rester chez moi entre quatre miirs
l'ep;ervier. , 9
— mos quatre murs après trois ans d'exil et d'appartements meublés. .
BÉATRICE
Rome n'a pas dû être un exil bien triste.
RENÉ
Il n'y a pas d'exil bien gai.
BÉATRICE
Vous regrettez de partir pour le Caire? Mme de.tierrache.
Par exemple ! Je voudrais voir que mon fils regrettât d'être nommé, à vingt-huit ans, premier secrétaire !
GÉRARD
Dans dix ans, tu seras ambassadeur.
rené.
Ohî
Mme de tierrache.
Pourquoi non ? Ton pauvre père l'était à quarante -trois ans. Et, deux ans plus tard, de l'Académie française.
Je n'en espère pas tant.
BÉATRICE
Le Caire, vous avez de la chance ! Le soleil et les pyramides î
SARDELOUP.
Les tombeaux des kalifes.
RENÉ
N oublions pas le Sphinx ! -
GÉRARD
Il paraît qu'il y a un golf épatant.
SARDELOUP.
Tu ne t'embêteras pas.
RENÉ
A quelle he«re part mon train ?
SARDELOUP.
Plains-toi donc !
RENÉ
Je ne me plains pas, mais vous êtes tous à m'embarquer...
et je suis si heureux de ce congé de trois mois. Ah ! les étrangers en ont de la chance !
SARDELOUP.
Pourquoi ?
Parce qu'ils peuvent être nommés secrétaires d'ambassade Paris. C'est si beau, Paris ! Tenez, cette rue du Bac où je suis né....
GÉRARD
Ah ! non.... depuis l'autobus, la rue du Bac n'est plus défendable.
RENÉ
* [Le premier soir je n'ai guère dormi et l'impatience m'a réveillé à l'aube. Les cris du matin qui montaient de la rue trop étroite, je les ai tous reconnus. Le soleil était plus pâle que le soleil d'Italie, mais c'était mon soleil à moi, celui dont j'ai l'habitude, qui n'est ni malsain, ni traître, ni insistant.
BÉATRICE
Il serait volontiers plutôt rare.
RENÉ
Il n'est pas rare, il est discret. Avec quel plaisir, j'ai vu, là, en face, la crémière ouvrir ses volets ! C'est toujours la même crémière....
Mme de tierrache. .
Mais non, mon enfant : celle-ci est bien meilleure.
RENÉ
C'est la même crémerie. C'est là, tu te souviens, Gérard, qu'au temps de notre jeunesse, nous. gobions des œufs crus et buvions du lait encore tiède quand nous rentrions à cinq heures du matin.
* [Ce passage est supprimé à la représentation.]
BÉATRICE, à Gérard. Misérable! Tu rentrais donc à cinq heures du matin !...
RENÉ
J'ai reconnu aussi Tépicter, ce brave homme d'épicier. Et sa femme, cette pauvre femme maigre qui a Pair si à plaindre.
Mme de tierrache.
Ce sont des voleurs !
RENÉ
Oui, mais vous le savez. Et vous savez aussi que ce n'est plus la même crémière. Vous êtes au courant de la rue familière. Ah! la petite province de ces vieilles rues... leur atmosphère..., et dire qu'il y a des sauvages qui habitent de l'autre côté de l'eau..., avenue du Bois I
SARDELOUP.
C'est la France tout de même.
BÉATRICE
Mon cher, je n'ose plus vous inviter à la campagne. Huit jours de Sardeloup.... Vous aurez le mal du pays.
SARDELOUP.
C'est ma rue du Bac à moi.
GÉRARD
Nous ne l'oublions pas. Nous n'avons pas touché à votre chambre et c'est à vous seul qu'elle est réservée.
SARDELOUP.
Ma chambre de jeune homme !
BÉATRICE
Je me dis souvent qtie vous devez avoir gros cœur d'avoir cédé votre château à mon père.
Il faut bien vivre. Puis Sardeloup est en si bonnes mains et VOUS m'y recevez avec tant de bonne grâce que chez vous j'ai l'impression d'être encore chez moi.
BÉATRICE, lui tendant la main.
C'est très gentil, ça! {A René.) Nous nous amuserons, vous verrez. Gérard a décidé de danser tous les soirs.
GÉRARD
Au sortir de table.
Mme de tierraciis»
Entre chaque plat. {A Sardeloup.) Qu'est-ce que vous ferez pendant ce temps-là ?
SARDELOUP.
Je m'amuserai du plaisir des autres.
BÉATRICE, à Sardeloup.
Nous avons un nouveau chef, c'est vous qui commanderez les menus.
Mme de tierraghe.
Il est au régime : il ne peut plus rien manger.
sardeloup.
Je regarde manger la jeunesse et je picore de-ci, de-là. Mme de tierrache;
Enguerrand, il faut une bonne fois que je vous le dise : vous ^ êtes inouï ! Vous allez aux courses et vous ne jouez pas. Vous dînez en ville et vous ne touchez à rien. Vous allumez des cigarettes que vous ne pouvez plus fumer, vous sortez des jeunes femmes que vous n'êtes plus d'âge à distraire. Enfin, vous allez à Sardeloup, qui est à des amis exquis, j'en conviens, mais qui n'est plus qu'à des amis. Et là où vous avez vécu, grandi, où les vôtres se sont éteints, vous serez souriant, vous serez content. Eh bien, tout cela n'a aucun sens.... Je ne comprends pas. Qu'est-ce que vous faites donc dans la vie?
SARDELOUP.
Une chose exquise, ma bonne amie, je ravive des souvenirs.
Mme DE TIERRACHE. ,
Et ça vous console ?
sardeloup.
.,Ça me rajeunit. Je suis un vieux jeune homme, je ne veux pas être un vieux monsieur.
Mme de tierrache.
Je sais une vieille dame, moi, et je n'en rougis pas.
SARDELOUP.
Vos cheveux non plus. Ce qui, par le temps qui court, est exceptionnel. N'est-ce pas qu'elle est encore ravissante ? Mme de tierrache.
Il y a quarante ans qu'il me f^it la cour.
SARDELOUP.
b' ans aucun succès ! {A Béatrice.) Tenez, c'est à Sardeloiip que je l'ai demandée en mariage. (.4 René.) Et c'est ton père qu'elle a épousé.
Mme de tierrache.
Il était si beau, ton père.
SARDELOUP.
Eh bien, et moi ?
Mme de tierrache.
Vous, vous étiez joli garçon. Vous étiez absurde.
C'est flatteur, ça ?
BÉATRICE (riant).
Très flatteur !
SARDELOUP, à Mme de Tierrache.
Merci! [A Béatrice.) Et qui attendez-vous comme invités? Aurez-vbus de jolies femmes, au moins?
Mme de tierrache.
Cela vous intéresse?
SARDELOUP.
Je ne suis pas aveugle.
BÉATRICE
< Tout un essaim: Maud Marchand, Jeanne de Villeroche, la petite Sanonclair. Comme hommes : Rochelle, Musignan, votre cousin Drakton, débarqué hier de New-York.
RENÉ
Oui, je sais, je lui ai téléphoné au Ritz.
GÉRARD
Au fait, Drakton, comment est-il ton cousin?
RENÉ
Il avait épousé ma cousine de Servanges, qu'il a perdue au bout de deux ans de mariage.
BÉA.TRICE. .
Oui, mais, en revanche, il a, paraît-il, gagné deux cent mille francs au poker durant la traversée.
Et l'on dit que les voyages coûtent cher !
Mme de tierraciie.
Ils coûtent cher aux autres!
BÉATRICE
Et, enfin, Georges de Dasetta, et la jolie comtesse Marina, sa femme, qui doit me prendre ici d'ailleurs, et qui est en retard. Cela ne vous ennuyé pas que je lui aie donné rendez-vous ici? Mme de tierrache.
Du tout. Les Dasetta ont été si aimables pour René, en voyage... et je les trouve charmants.
BÉATRICE
N'est-ce pas? Et quel joli français ils" parlent, sans aucun accent. A force de venir à Paris, les étrangers finiront- par parler mieux que nous.
GÉRARD
C'est vrai. A quoi reconnaît-on aujourd'hui un étranger?...
SARDEDOUP.
A ce qu'il n'a pas d'accent.
BÉATRICE
Je dois amener Marina chez mes fournisseurs. Elle m'a dit : « Je veux dépenser beaucoup d'argent chez les couturiers. »
SARDELOUP.
Les couturiers l'y aideront.
BÉATRICE
Son mari est très riche : elle en profite.
GÉRARD
Il est de première force au golf, son mari. Et au poker, il est imbattable.
' Mme de tierrache.
Dasetta... le nom m'a fait croire d'abord qu'ils étaient Italiens, ou Roumains, il paraît qu'ils sont Hongrois.
L'EPERYIER. 45
SARDELOUP.
Je crois bien, et illustres! Un Dasetta a été corsaire; on l'appelait le « Corsaire rouge ». Un autre a été roi de Hongrie. C'est une famille qui ne se refuse rien.
Mme de tierrachs, René les a connus à Rome. Où habitent-ils donc?
SARDELOUP.
Un peu partout.
RENÉ
Ils n'ont pas d'enfants; ils sont riches, ils voyagent... c'est bien leur droit.