‹ ThéatreChapitre 20 sur 78 · SCÈNE V · texte numérisé non relu

SCÈNE V

MARINA, GEORGE, puis DRAKTON et BÉATRICE, puis RENÉ, SANONCLAIR, LA BARONNE, GÉRARD, JOUEURS.

{Marina se dirige vers ta terrasse. A ce moment entre George.)

GEORGE

Où vas- tu?

MARINA

Dans le parc... j'ai trop chaud.

L'EPERVir.R. 05

GEORGE

C'est imprudent.... Tu ne peux pas sortir ainsi.... D'ailleurs, regarde-moi... mais tu es pâle.

MARINA

Cela te paraît, parce que je n'ai plus de fard. J'ai la migraine, je vais prendre l'air. '

{Marina va pour sortir.)

GEORGE

Mais non, je t'ai dit de rester.

MARINA

Si tu crains que je prenne froid, je vais mettre un châle.

GEORGE

Ce n'est pas pour ça.

MARINA

Mais alors, George, pourquoi?

Nous allons jouer.

Oui.

Pas tout de suite.

Si.

C'est que....

J'y tiens....

MARINA

Avec qui? Tout le monde danse.

GEORGE

Avec Drakton.

MARINA

11 ne veut pas jouer.

GEORGE.'

Si.

MARINA

GEORGE

MARINA

GEORGE

MARINA

Et puis, je t'en prie, pas ce soir.... Vraiment... ce soir....

GEORGE

Oh! mon petit, non.... Es-tu réellement souffrante?

MARINA

Oui.

GEORGE

Alors, ma chérie, monte te coucher.

MARINA

Ce n'est pas au point d'aller.... ^

GEORGE

Tu vois bien, c'est du caprice.

MARINA

Non, je te jure, ce n'est pas du caprice. Je ne me sens pas bien disposée.... Il faut tenir compte des nerfs, de la fatigue....

GEORGE

Allons donc ! tu t'embrouilles dans des prétextes. Il y a autre chose.

Eh bien, oui, il y a que j'en ai assez de [nos parties de jeu.

GEORGE

Comment ?

MARINA

Oui, ce n'est pas d'aujourd'hui que j'ai envie de te dire ça, je n'ai jamais osé. Il faut que nous changions d'existence ?

GEORGE

Que nous changions d'existence ?

MARINA

Nous menons une vie trop luxueuse pour nous. Oh ! je suis la plus coupable. C'est de ma faute. Je n'ai jamais eu d'ordre. Je suis dépensière, extravagante. Mais je te promets, je vais changer.

GEORGE-

Ah çà! qu'est-ce qui te prend? Quelle lubie? Rien n'est trop cher pour nous, tu le sais bien.

i;ëpervier. 67

MARINA

Ah! ne plaisante pas, je t'assure!

GEORGE

Je ne plaisante pas. L'argent des autres est un trésor inépuisable.... Ceux qui sont assez bêtes pour l'exposer sont à la merci de ceux qui l'attaquent. L'adresse aussi est une supériorité.

MARINA

George, est-ce que l'existence que nous menons ne te fait pas peur, parfois ?

Peur?

MARINA

Écoute-moi, nous sommes en danger.

GEORGE

On est toujours en danger.... Ce n'en est que plus amusant.

MARINA

C'est possible. Mais moi, je n'ai pas ta nature, ton goût du risque. D'ailleurs, Dieu merci ! nous n'avons pas besoin du jeu. Tu le disais toi-même... c'est pour mettre de l'imprévu dans ta vie... par dilettantisme. Ça t'amuse. Mais nous pouvons nous passer de cette ressource....

GEORGE

Tu crois?

MARINA

Mais oui, nous avons de la fortune

GEORGE

Où ça?

MARINA

Comment... mais ce n'est pas possible! Nous avions de l'argent, pourtant !

GEORGE

Oh! oui.... Il y a des jours où nous sommes riches. Nous avons des minutes de milliardaires. Mais quant à de la fortune, à quelque chose de solide et qui dure, ça, ma petite, nous ne l'avons jamais eu....

MARI^A

Oh ! moi qui croyais!... Mais non... non. Tu dois te tromper, exagérer. Voyons... quand ça ne serait que ma dot....

GEORGE

Tu Tas toujours... nous l'avons même augmentée.

MARINA

Ah! tu vois.... Eh bien, voilà une bonne nouvelle!... Un million, ça compte!... cet argent-là, oia est-il?

GEORGE

Ton sautoir.... Douze cent mille francs, ma chérie!...

MARINA

C'est vrai!... Ah! mon Dieu! j'étais folle. {Un petit temps.) George, où en sommes-nous?

GEORGE

Mais je n'en sais rien, ma parole. Et je ne liens pas à le savoir....

MARINA

Tu as trop peur de ce que tu apprendrais.

GEORGE

Peut-être !

MARINA

Nous avons des dettes?

GEORGE

Des échéances. Le jeu est un bon moyen de les reculer.

Le jeu !...

GEORGE

Ah! dame... oui.... Nous n'en vivons pas exclusivement, mais sans le jeu... nous ne pourrions pas vivre.... Y a-t-il un trou, le jeu le bouche, un déficit, le jeu le comble, et ce n'est pas que de l'argent qu'on gagne. L'argent, c'est parfois le moins intéressant... on gagne du temps.

MARINA

Il me semble que je n'ai jamais vu clair et que je me réveille! C'est effrayant I

I/ÉPERVIER. Gît

GEORGE

Mais non, ça n'a rien d'effrayant, seulement, nous sommes lancés... nous ne pouvons pas nous arrêter... du moins, pas comme ça.... Tiens... quand nous sommes en auto... que je suis au volant, et que nous faisons de la vitesse, du cent à l'heure, il ne te viendrait pas à l'idée de me dire brusquement, en pleine course: « Arrête, arrête-toi, freine!... » Ce serait la mort... tout au moins la catastrophe.... Eh bien, pour le jeu, c'est la même chose.... Nous sommes en pleine course! Nous pouvons, si tu veux... espacer... mettre moins d'avance... mais nous arrêter... freiner... ça, non, nous ne pouvons pas... ce serait la culbute... c'est impossible!...

MARINA

Mais alors... qu'est-ce que nous allons devenir... qu'est-ce que nous allons faire ?

GEORGE

Ce que nous allons faire?... Nous allons décider Drakton à jouer ce soir avec nous. Et ce sera charmant. Et c'est toi qui vas l'y décider, ma petite Marina.

Mais....

GEORGE

Le voilà.

DRAKTON entre avec Béatrice, il s'éponge. Vous dansez comme Terpsichore, — j'adore danser avec vous.

BÉATRICE

Merci.

DRAKTON.

Vous dansez vite, vous tourbillonnez, c'est la meilleure des cures. Si vous voulez, nous recommencerons.

BÉATRICE, nant.

Ah! mon cher.... Danseuse, oui... mais je ne veux pas être prise comme remède.

{Cependant les joueurs de bridge s'asseyent à la table du fond, installés par Béatrice.)

GEORGE, à Marina qui.a l'air absent.

Allons! allons! à quoi penses-tu?... du nerf!...

MARINA, après un regard à son mari, semble se ressaisir., et., avec une gaieté feinte.

C'est vrai que vous nous quittez demain, monsieur Drak ton?

DRAKTON.

Malheureusement oui, je vais à Biarritz... et de là à Nice... j'adore le printemps là-bas. Ouf!... (7/ s'assoit.) Dans deux minutes je vais aller dormir.

MARINA

Vous avez tort, j'aurais dansé avec vous, moi, tout à l'heure!

DRAKTON.

Tout de suite, alors.

MARINA

Ah! non, quand vous l'aurez mérité.

{Elle s'assoit près de lui.)

DRAKTON.

Eh! hé!... mais savez-vous que je ne demande pas mieux? Que faut-il exécuter pour cela?

MARINA, regardant la table de poker.

Vous asseoir-là !

DRAKTON.

A côté de vous?

MARINA

Si les cartes le permettent.

DRAKTON.

Vous avez donc bien envie de jouer?

MARINA

Une envie folle 1

DRAKTON.

Au poker?

M.\RINA

C'est le seul jeu q-ie j'aime.

L'EPERYIER. 71

DRAKTON.

Le fait est que j'ai droit à une revanche!... Vous avez eu do la chance avec moi... mais je vous préviens... ce sera alors la partie sérieuse.

MARINA

Oh ! mais, mon mari et moi sommes des açlversaires sérieux. Vous avez pu vous en apercevoir. Et nous aimons les grands joueurs comme. vous, audacieux....

DRAKTON.

Ah! ça me tente.... Pourtant, j'étais bien décidé.... Mais nous ne sommes pas en nomjjre....

MARINA

Si, mais si... tenez, Sanonclair... vous jouez au poker?

{Cepetidant René, venant de la terrasse, est depuis le début de la scène dans le cadre de la porte. Il regarde avec étonnement Marina qui ne le voit pas.)

SANONCLAIR.

Vous savez... vous jouez trop gros jeu". ■

MARINA

Nous n'attendons que vous....

SANONCLAIR.

C'est que... j'ai promis une danse.

Sont-ils embêtants avec leur danse ! D'abord, vous serez forcé de jeter ce cigare.... Ah! Tandis qu'ici vous pouvez le garder. Ah! Allons! {A George.) Eh bien, où est-il? ne t'en va pas, maintenant.... Tu vas jouer.... Il s'en allait!

GEORGE

Elle est enragée.

MARINA

Allons! Messieurs!... à vos places! Nous perdons un temps précieux.

GEORGE

Nous les tirons, bien entendu....

{Il préparc les caries.)

T. IIÎ. 4 '

SANOKCLAIR.

Quelles caves?

DRAKTON.

Pas décavés.... Ne limitons pas la partie.

Page 1