D ARBELLES
Nous nous disputions...
RAYMONDE
Je connais ça. Le plaisir de se Réconcilier.... Une femme d'esprit trouve alors de jolis mots, des mots caressants... des
NE DITES PAS FO>'TAnE.... 255
mots fervents !... Qu'est-ce qu'elle trouvait, au moment de vous quitter, votre amie?
d'arbelles.
Rien.
RAYMONDE
Pourquoi ?
d'arbelles.
Parce qu'elle avait horreur de se rhabiller.
RAYMONDE
Ah!
[Elle rit.) d'arbelles.
Et je l'aimais, comprenez-vous ça I J'aimais ses yeux, ses lèvres, chacun de ses gestes et je soullrais....
RAYMONDE
Vous n'avez pas encore rencontré la femme qu'il vous faut !
d'arbelles.
La femme qu'il vous faut, on ne la rencontre jamais. C'est même à ça qu'on peut la reconnaître.
■ Vous ne l'avez pas bien cherchée.
d'arbelles.
Je ne fais que ça depuis quinze ans. De vingt à trente ans, je l'ai cherchée tous les soirs.
RAYMONDE
Là où vous ne pouviez la rencontrer. Ces bonheurs-là se découvrent par hasard, au moment où Ton n'ose plus y penser.
d'arbelles, la regardant.
Oui... peut-être...
RAYMONDE
Il faut venir me voir plus souvent... je ne vous promets rien,
non, non, en bons camarades... {un temps). Quel âge avezvous?
d'arbelles.
Trente-cinq ans.
, RAYMONDE
Trente-cinq ans... vous êtes mûr pour une liaison sérieuse.
d'arbelles.
Je le crains.
RAYMONDE
11 faut Tespérer.
d'arbelles.
Oui, peut-être.... (// la regarde.) Vous avez des yeux admirables et quelles jolies mains. (7^ lui prend la main.)
RAYiMONDE, se rcculant. Ça n'a aucun rapport... {un temps). D'ailleurs, elles sont blanches, voilà tout.
d'arbelles.
Elles sont blanches, mais ce n'est pas tout....
RAYMONDE
Trente-cinq ans.... Vous faites toujours beaucoup de musique ?
d'arbelles.
Beaucoup, je viens précisément de finir une symphonie.
RAYMONDE
Il faudra me la jouer,
d'arbelles.
Avec bonheur. Vous aimez la musique?
RAYMONDE
Je l'adore, {Ils se regardent.) Où dînez- vous ce soir?
d'arbelles.
Ce soir?
RAYMONDE, engageante.
Oui.
NE DITES PAS FONTAIiNE.... 551
d'arbelles.
Eh bien, voilà, je dîne dans le train.
RAYMONDE, sursautatit.
Dans le train? Comment, dans le train?
d'arbelles.
Oui, je pars.
Pour où?
Pour Séville.
Pourquoi faire?
raymonde.
d'arbelles.
raymonde.
d'arbelles.
Pour voir la Féria. Voilà dix ans que je veux voir la Féria «t voilà dix ans que je ne peux pas y aller. C'est une fatalité. Au moment de partir, il m'arrivait toujours quelque chose : une crise de jalousie, un emballement, enfin, une tuile sentimentale. Aujourd'hui, je suis libre, je veux en profiter. Ah î être libre... c'est tellement invraisemblable, que je ne peux pas y croire. C'est invraisemblable, n'est-ce pas ?
RAYMONDE
Oui.
d'arbelles.
Vous... vous avez déjà vu la Féria?
RAYMONDE
Non.
d'arbelles.
Vous n'avez jamais vu la Féria?
RAYMONDE
Non.
d'arbelles.
Vous savez ce que vous feriez si vous étiez gentille ?
J'irais avec vous.
d'aR BELLES.
Oui — en bons camarades.
RAYMONDE
Non, et puis avec ça?...
' d'arbelles.
Vous venez d'être très malheureuse. Vous me Pavez dit vousmême. Moi aussi, je viens d'être très malheureux. Nous ne retrouverons jamais ça.
RAYMONDE
Vous êtes absurde.
d'arbelles.
Je ne suis pas absurde du tout. Voyons, ça ne vous tente pas, Sêville? Songez donc ! La Fêria! le soleil! les danses! les courses de taureaux!... Ça ne vous tente pas les courses de taureaux ?
RAYMONDE
Pas avec vous.
d'arbelles.
Je ne serai pas gênant. Je ne vous ferai même pas la cour
RAYMONDE
Alors, ça ne serait pas la peine.
d'arbelles.
Et si je vous faisais la cour ?
Vous seriez ennuyeux.
d'arbelles.
Vous n'en savez rien.
RAYMONDE
Je ne tiens pas à le savoir. ^
>'E DITES PAS FONTAIxNE.... 259
d'arbelles.
Vous n'avez qu'à partir, vous avez fait votre malle !
RAYMONDE
Quelle heure est-il ?
d'arbelles.
Non, c'est vrai... c'est vrai?
RAYMONDE
Qu'est-ce que aous avez?
d'arbelles.
Il est six heures, le train part à huit heures cinquante. C'est vrai ?
RAYMONDE
Allez-vous-en. Je vais m'habiller.
d'arbelles.
Raymonde ! Raymondé"! Vous allez venir!...
RAYMONDE
Eh bien! Qu'est-ce qui vous prend de m'appeler Raymonde?... Vous êtes fou !...
Quoi ?
RAYMONDE
Je vais m'habiller pour dîner en ville.
d'arbelles.
Vous ne ferez pas cela.
RAYMONDE
Vous allez voir si je ne ferai pas ça ! Je vous trouve extraordinaire mon cher !... Comment, je vous offre mon amitié! Je vous plains ! Je vous console ! Je vais même jusqu'à vous proposer de dîner avec vous ce soir, et vous me répondez : je pars pour Séville !
d'arbelles.
Je ne vous réponds pas cela.... Je vous dis....
RAYMONDE
Moi qui ne reçois jamais que des intimes, je vous propose de venir me voir très souvent, je vous accueille avec plus que de l'amitié, avec de l'affection, avec une certaine tendresse....
d'arbelles.
Chère amie....
RAYMONDE
... et vous me répondez : je vais voir des petites espagnoles.
d'arbelles.
Je n'ai jamais répondu ça.
Eh bien! Allez-vous-en, mon cher.... Bon voyage!... Vous êtes libre, n'est-ce pas? Je connais trop le prix de la liberté pour mettre obstacle à la vôtre. Partez. Donnez-moi la main... et, à votre retour, venez poser votre carte chez moi. Si je suis encore à Paris, je serai contente de vous recevoir.
d'arbelles.
Ah ! que vous êtes chic !
RAYMONDE
Gomment ?
d'arbelles.
Oui, vous venez de me parler avec colère, avec dépit.... Pour un peu vous m'auriez dit des choses désagréables.... Ah! que c'est gentil!
RAYMONDE
Je ne comprends pas.
d'arbelles.
Si, si, vous comprenez. Nous sommes deux êtres qui avons passé par les mêmes transes, les mêmes angoisses. Nous avons tous deux souffert des mêmes douleurs, puériles et atroces... et, dans nos yeux mal réveillés, passe encore le cauchemar des grands morceaux de papier blanc. Dites que ce n'est pas vrai?
RAYMONDE
Si, mais je ne vois pas....
d'arbelles.
Allons donc!... Tantôt délivrés, nous respirions, nous étions comme des convalescents, éblouis devant la vie, avides de revivre, qui, joyeux, font quelques pas, s'arrêtent, chancellent et, anxieux, s'interrogent.... Pourtant que nous manquaitil ? N'étions-nous pas rendus à la vie, n'étions-nous pas libres? — Non. La guérison était trop brusque.... Cette liberté tant souhaitée, trop inattendue, trop lourde surtout, nous pesait; vous cherchiez, m'avez-vous dit, quelqu'un à qui jeter le mouchoir; vous cherchiez à qui confier un peu de cette liberté, un peu de ce fardeau, le fardeau de la liberté.... Et moi, n'allais-je pas porter la mienne en Espagne?... Elle me pesait trop, je vous assure. — Oh! comme déjà elle me semble légère.
RAYMONDE
Je ne veux pas vous écouter.
d'arbelles.
Vous m'écoutez malgré vous. Je suis entré dans votre vie au moment précis où il ne fallait pas que j'y entre. C'est le meilleur moment pour entrer dans la vie d'une femme.
RAYMONDE
Vous allez manquer votre train !
d'arbelles.
Et vous aviez raison tout à l'heure! J'étais ridicule ! Je disais du mal des femmes. Je les ignorais, je ne vous connaissais pas.
RAYMONDE
Je vous répète que vous allez manquer votre train.
d'arbelles.
Ça m'est bien égal, je ne pars plus.
RAYMONDE
Si-
Je dîne avec vous ce soir.
RAYMONDE
Non.
d'arbelles.
Vous m'avez invité. Je dîne avec vous.
RAYMONDE
Si vous y allez, je n'irai pas. D'abord, vous ne savez pas où c'est.
Où est-ce?
D arbelles.
RAYMONDE
Je vous jure que si vous y allez je n'irai pas. C'est chez Durand, à huit heures.
Je vous aime...
Sortez !
Oh!
d arbelles.
raymonde.
d'arbelles.
Sortez, vous seriez en retard pour le dîner.
d'arbelles.
Je vous aime.
RAYMONDE
Ne vous montez pas la tète. Ceci ne prouve rien. J'aime ma liberté plus encore maintenant que tout à l'heure....
d'arbelles.
Moi aussi... j'ai l'impression que je l'ai perdue.
RAYMONDE
Cette pauvre liberté...,
NE DITES PAS FONTAKiE.... 263
d'arbelles.
Quel débarras !
RAYMONDE
N'en dites pas de mal. Vous la retrouverez avec plaisir.
d'arbelles.
Je ne sais plus où elle est... elle est morte.
{U veut l'embrasser.)
RAYMONDE, l' écartant.
Chut!... Ne croyez pas ça... elle dort!
RIDEAU
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