‹ ThéatreChapitre 9 sur 78 · SCÈNE IX RENÉ, GEORGE · texte numérisé non relu

SCÈNE IX RENÉ, GEORGE

GEORGE

Mon cher Tierrache, voici ce qui m'amène : j'ai un petit service à vous demander.

RENÉ

Tant mieux... mais, auparavant... permettez-moi....

Un chèque ?

RENÉ

C'est la somme que je vous dois. Vous n'aurez pas à vous déranger, il vous suffira de le faire toucher à votre banque.... Je viens de conclure une affaire avec Drakton.

GEORGE

Je sais ce que vaut la signature de Drakton... mais....

RENÉ

Mais quoi ?

GEORGE

Rien ne pressait.

RENÉ

Il y aura ce soir vingt-quatre heures.

GEORGE

Oui, chez vous c'est une règle. Chez nous aussi... en principe. Nos cercles sont à Tinstar des vôtres.... Mais en venant chez vous, j'étais à mille lieues....

RENÉ

Voyons! J'en suis sûr.... (Dasetta garde le chèque à la main et le regarde.) Il y a quelque chose qui n'est pas régulier?

GEORGE

Mon, non. Écoutez, mon cher Tierrache, vous m'êtes sympathique... je suis très franc... et j'ai reconnu dans votre antichambre, tout à l'heure, un individu qui n'est que trop connu à Paris. Le fait de voir chez vous ce monsieur au moment où vous allez régler une grosse différence sur votre bourse de jeune homme....

RENÉ

Merci, Dasetta... je comprends. Mais je n'ai pas eu à le recevoir. (Mojitrant le chèque.) La preuve....

GEORGE

Alors, vrai... ça ne vous gêne pas?

RENÉ

Il me gênerait que vous insistiez.

GEORGE

Je ne vous ai pas froissé, au moins ?

RENÉ

Au contraire... je suis touché. Et, maintenant, que puis-jc faire pour vous être agréable?

{Cependant, le valet a apporté le porto.)

GEORGE

Eh bien, voilà : je possède, par héritage maternel, de vastes terrains en Hongrie. Ils sont actuellement sans grande valeur. Mais on construit en ce moment une voie ferrée entre Zourga et Lobroslvi....

RENÉ

Attendez donc... N'est-ce pas une concession française?

GEORGE

Précisément, et qui dépend de votre ministère des Affaires étrangères. Je vous communiquerai les plans : c'est limpide. Vous comprenez, si Ton adoptait le tracé que je souhaite, ce chemin de fer apporterait à ces villages qui bénéficieraient d'un voisinage d'usines une prospérité inconnue. J'ai déjà tenté plusieurs démarches. J'ai même vu le ministre... mais, chez vous, les ministres sont si occupés!... Tous les Français ont le droit de réclamer quelque chose. Vous avez l'occasion de voir le ministre ?

RENÉ

En ce moment, je le vois tous les jours... je tâcherai d'arranger ça.

GEORGE

Je vous remercie. Ce n'est pas un service personnel!... Dieu merci! Je n'en ai pas besoin.... Pourtant, j'avoue que cela me serait agréable.

RENÉ

Un homme aussi riche que vous!...

GEORGE

On n'est jamais assez riche avec les charges que j'ai... et une femme comme la mienne. Car, mon cher, c'est inouï... c'e.st inouï ce que le luxe coûte cher....

RENÉ

Il a celte réputation.

GEORGE

Vous avez de la chance, chez vous. Vos femmes ont de Tordre. Quand elles vous ruinent, c'est tout de même avec une certaine méthode. Car ce qui est coûteux ce n'est pas d'acheter des colifichets qu'on porte : c'est d'acheter, comme ma femme, des robes et des fourrures dont votre femme de chambre vous dégoûte le lendemain.

RENÉ

La comtesse est la femme la plus élégante de Paris.

GEORGE

Non, mon cher, la femme la plus élégante de Paris, c'est sa femme de chambre. D'ailleurs, je suis presque aussi prodigue. Mais, à partir d'aujourd'hui, nous faisons des économies.

RENÉ

Voilà une sage résolution.

GEORGE

Ainsi, cet après-midi, je me suis surpris à marchander un bijou. Au fait... mais je suis confus de vous demander ça.... Je peux téléphoner de chez vous ?

RENÉ

Je crois bien.

GEORGE, regardant sa montre.

Ma femme est chez Dorset. .. •

RENÉ, lui remettant Vannuaire.

Voulez-vous que je vous laisse un instant?

GEORGE, cherchant.

Vous plaisantez... Dorset... voilà.,.. {Au téléphone.) Gut. 23.07... je lui téléphone... {Au téléphone.) IZ. 01 ... ■']& lui téléphone, mais je n'ai rien à lui dire.

RENÉ, qui feuillette une revue.

Ah!

GEORGE

Allô!... Dorset... le couturier... je voudrais parler à la comtesse de Dasetta.... Oui, j'attends. {A René.) Je vous renouvelle mes excuses.

Du tout.

GEORGE

Je ne la reverrai plus que ce soir, tard, après le théâtre. Et les femmes sont des petits êtres si fragiles, si fugaces.... Même de loin il est bon de leur faire sentir constamment sa présence. D'ailleurs, pour moi, c'est un plaisir, j'ai épousé une femme si délicieuse. Ce n'est pas vous qui direz le contraire.

RENÉ

Non. Elle est exquise.

GEORGE

Vous êtes devenu un de ses amis.

RENÉ

J'en suis fier.

GEORGE

Pardon. Allô ! {Faisant une grosse voix.) C'est à madame la comtesse de Dàsetta que j'ai l'honneur de parler?... C'est le président de la République.... Quoi?... je suis idiot?... Merci.... Non, rien... l'envie de bavarder une seconde... c'est gentil?... Non, c'est égoïste.... Tes robes, des merveilles... tant mieux. Ce soir?... Béatrice et toi.... Vous avez envie de souper.... D'où je téléphone?... de chez Tierrache.... Oui, attends.... (^4 René.) Voulez-vous souper avec nous?

RENE

Mais... mais je ne sais pas.

GEORGE, au téléphone.

Il ne sait pas.... Que j'insiste?... {A René.) J'insiste. {René fait signe que oui.) Mais oui, i! est là et il accepte.... Tu viens goûter chez sa mère?... Non, je ne peux pas attendre, j'ai rendezvous au cercle. Je viendrai te prendre au théâtre avant la fin. Le pendentif... tu n'en veux plus?... Tu es raisonnable?... Eh bien, moi, je te l'ai offert.... 11 ne faut pas.... C'est fait. Une folie?... Mais non. Tu m'embrasses?... Oui, j'entends.... Fy jestes zyeia mejego zaufamieni {Plus tendrement.) Mejego zaufamien. {Il raccroche. A René.) Je vous demande pardon.

RENÉ

Je trouve ce flirt conjugal exemplaire.

GEORGE

Tenez, le voilà, le pendentif....

RENÉ

Pardon.... {Il tourne un commutateur. Lumière.) Fichtre ! (Test ça que vous appelez faire des économies?

GEORGE

Que voulez-vous, je ne peux pas résister. Et puis, ces derniers temps, j'ai eu de la chance au jeu.

RENÉ, riant.

J en sais quelque chose.

GEORGE

Oui, cela, je le regrette sincèrement; mais, sinon, je l'avoue, j'aime gagner;

RENÉ

Dame! tout le monde....

GEORGE

Oui, mais mon cas, je crois, est un peu spécial. Dans mon amour du jeu, l'amour pour ma femme entre po.ir quelque chose. Tenez... une banque heureuse de dix mille louis, par exemple, ne me représente jamais dix mille louis, mais la moitié. L'autre moitié est, si j'ose dire, un gain sentimental. Au lieu de louis d'or ou d'absurdes billets bleus, je vois sur le tapis vert une fourrure dont ma femme a eu envie, une bague qu'elle désirait. {Riant.) un pendentif.... Un soir, à Sinaïa, je lui ai gagné ainsi un traîneau et nous étions contents, le soir même, comme des gosses.... Le lendemain il a dégelé. De tout l'hiver nous n'avons pu nous servir du traîneau. Eh bien... pourtant, il me semble que dans ce traîneau-là j'ai fait un des plus charmants voyages de ma vie. Oui... c'est un peu ridicule... mais c'est amusant.... Vous n'avez jamais été très amoureux ?

RENÉ

Pourquoi me demandez-vous ça?

GEORGE

Vous l'êtes peut-être en ce moment?

RENÉ

En ce moment.... Pourquoi?

GEORGE

N'aimez-vous pas quelqu'un? Une jeune fille? Ne songiez vous pas au mariage?

RENÉ

C'était un projet très vague.

GEORGE

Ça commence par là, et un beau jour on se trouve marié. Eh bien, si cela vous arrive, je vous conseille de gâter votre femme. On dit des petits cadeaux qu'ils entretiennent l'amitié, cela n'est pas très certain pour l'amitié; c'est assurément vrai pour rameur.... Voyez-vous, il y a deux écoles : la meilleure est encore de traiter sa femme comme sa maîtresse... d'abord c'est bien plus amusant. Vous cherchez quelque chose? RENÉ, im peu nerveux, mais dissimulant.

Non, mes allumettes, voilà.

GEORGE

Je ne prétends pas que mon système soit infaillible. Il est possible. que ma femme s'éprenne un jour d'un autre.

RENÉ

Quelle idée!

GEORGE

Mais, ce jour-là, j'aurai tout de même l'impression, moi le mari, d'avoir trompé plus d'une fois l'amant de ma femme. Ce doit être une consolation.

RENÉ

Vous envisagez cette hypothèse avec un beau sang-froid !

GEORGE

Mon calme n'est qu'apparent. D'ailleurs l'adultère et la trahison d'un ami sont un danger qu'un mari se doit de prévoir, comme un soldat l'embuscade, ou, plus exactement, comme un passant les filous.

RENÉ

La comparaison est dure.

GEORGE

Vous trouvez? Pourtant accepter ou provoquer la confiance d'un homme afin de lui voler plus facilement sa femme... je ne connais rien de plus lâche. N'est-ce pas votre avis?

RENÉ

Certainement.

GEORGE, comme à lui-même.

Oui, je prendrais ça très mal.... Peut-être je tuerais... ou bien, guéri par le dégoût... je partirais sans un mot, sans un regret.... Non, je tuerais plutôt : je ne suis pas du tout Parisien.

RENÉ

Les Parisiens non plus.

GEORGE

Ma foi, voilà un singulier entretien, et que Mme de Dasetta serait en droit de juger pour Je moins inconvenant.

RENÉ

C'est mon avis.

GEORGE regarde sa montre.

... Il faut que je me sauve.

RENÉ

Je regrette.

GEORGE

Nous soupons au café de Paris. Et merci pour le ministre.

RENÉ

De rien. Mais dites-moi, si ça n'est pas indiscret, tout à l'neure, au téléphone... ces mots étrangers que vous avez prononcés... c'est du hongrois?

GEORGE

Du polonais! Fy jestes zyeia raejego saufamiem?...

Oui.

GEORGE, reprenant.

C'est difficile à traduire littéralement, mais ça veut dire : « Tu es toute ma vie confiante, et je t aime. » En polonais, c'est joli!

, RENÉ

En français aussi.

' {George sort.)

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