‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 18 sur 142 · SCÈNE VII · texte numérisé non relu

SCÈNE VII

Désormais. Ayez soin de mon pauvre oncle ; et puis, Plus tard, quand vous serez un père de famille, Peut-être verrez-vous revenir l'humble fille Qui toujours aura fait pour vous des vœux fervents, Ht qui vous aimera dans vos petits enfants.

JEAN

Partir ! vous partiriez d'ici, chère petite !

Mais à ce seul penser qu'il faut que je vous quitte,

Savez- vous que mon cœur a frissonné d'effroi ?

Asseyons-nous tous deux. Voyons! écoutez-moi...

Mon enfant, ce trésor, dont je cherche l'usage.

Ne m'a pas seulement rendu riche, mais sage :

Il a fait s'envoler, par un souffle subit.

Ce regret, qui n'était au fond que du dépit ;

Nul écho du passé dans mon âme ne vibre ;

Et votre ancienne place au foyer reste libre...

Pourquoi voulez-vous donc abandonner ce lieu?

VÉRONIQUE

Je vous l'ai dit, je dois me consacrer* à Dieu ; Et le repos du cloître est mon désir unique.

JEAN, s'animant.

Eh bien, moi, je vous dis que c'est faux, Véronique 1

40 LETRESOK.

VÉRONIQUE

Monsieur Jean !...

JEAN

Laissez-moi ! je vous dis que c'est faux. Aviez-vous autrefois des rêves si dévots ? Étiez-vous à ce point du monde fatiguée, Ce matin, hier, toujours, vous, si bonne et si gaie? Je vous dis que c'est faux, pauvre cœur innocent, Et que ce qui vous pousse est un chagrin naissant, Dont vous ne vous rendez peut-être pas bien compte, Mais que je crois comprendre enfin et que j'ai honte De deviner si tard, aveugle que j'étais... Oh! si je vous offense, un mot! et je me tais... Mais, depuis un moment que nous sommes ensemble. A cette douce main qui dans la mienne tremble, A ce regard, du mien sans cesse détourné, Véronique, je crois que j'ai bien deviné... Si j'avais ce bonheur...

VÉRONIQUE

Monsieur Jean, je vous jure...

JEAN

O Véronique, avant de commettre un parjure. Avant de prononcer un non, que tout dément,

;cÈNE VII. 41

Laissez-moi vous parler jusqu'au bout seulement.

Oui, sachez que mon cœur a compris tout à l'heure,

Qjaand vous avez parlé de quitter ma demeure.

Le mal qu'il avait fait, ce lâche et cet ingrat,

Et le devoir tracé pour qu'il le réparât.

J'ai vu, par ce danger qu'elle me fût ravie.

Que votre affection était tout dans ma vie,

Qjn'il me faut à tout prix prés de moi la fixer

Et que je ne peux plus désormais m'en passer.

Dans mon cœur, délivré de l'ancien mauvais rêve,

Un nouveau sentiment se dégage et s'élève...

Et l'amour, qu'attendait votre espoir ingénu,

11 va venir, il vient,... il est déjà venu!

Par ces yeux pleins de pleurs, par ces mains que je serre.

Par ces chers souvenirs de commune misère.

Oui, Véronique, au nom du douloureux passé,

Pardonnez à celui qui fut un insensé,

Mais qui se donne à vous, et de toute son âme;

Et restez mon enfant, mon amie, et ma femme!

Véronique éclate en sanglots.

Oiioi!... vous pleurez!...

VÉRONIQUE

Pourquoi ne parler qu'aujourd'hui.

Monsieur Jean? Hier encor, je vous aurais dit : Oui ! m. 6

JEAN

Eh bien?...

VÉRONIQUE

Mais à présent que les grandeurs perdues. Par un juste retour, vous sont toutes rendues, Et que vous retrouvez fortune, titre et nom, Je connais mon devoir et dois vous dire : Non.

JEAN

Quel scrupule insensé! Vous m'aimez, je vous aime. Pour avoir ce trésor, ne suis-je plus le même?

VÉRONIQUE

Vous ne le serez plus demain. Non, monsieur Jean. Je n'aime point un duc; j'aimais un paysan : J'avais droit de rêver — mais tout beau rêve cesse — D'être fermière un jour, jamais d'être duchesse ; Et ce qu'avec ivresse hier j'eusse accepté. Tout mon cœur le repousse à présent par fierté.

Mais ce trésor, je vous le dois, ô noble fille !...

VÉRONIQUE

Non, monsieur Jean : ce sont vos bijoux de famille. Pour vous seul, le feu duc — vous le comprenez bien -

Page 1