‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 30 sur 142 · LA MAISON DE MOLIÈRE · texte numérisé non relu

LA MAISON DE MOLIÈRE

Éloquents prosateurs, poètes pathétiques,

Se sont transmis, ainsi que les coureurs antiques,

La tradition sainte et le flambeau sacré

De l'idéal par qui le monde est éclairé !

Vous pouvez être fiers, ô classiques de marbre !

Car votre œuvre grandit toujours comme un vieil arbre

Qjai, lorsque vient l'avril, pousse dans tous les sens

La robuste fraîcheur de ses rameaux puissants,

Tout heureux d'abriter sous ses vertes ombelles

Tant de jeunes oiseaux et de chansons nouvelles.

Là le moindre poète est utile, et tout sert

A l'admirable accord du sublime concert.

Dès qu'une voix se tait, une autre voix s'élance.

Le ciel de l'Art fut plein d'un douloureux silence

Lorsque le chant amer et tendre s'éteignit

De Musset, rossignol trop tôt tombé du nid.

Mais on ne suspend pas l'cfFort de la nature:

Chaque couchant prédit une aurore future,

Et l'on ne doit jamais douter du lendemain.

Comparez l'Océan et le génie humain.

Tous les deux sont régis par une loi conforme :

Après les petits flots vient une lame énorme,

Un silence plus long suit son écroulement

LA MAISON' DE MOLIÈRE. 6<y

Et l'eau beaucoup plus loin recule en écumant ; Sur la grève, elle s'est, en râlant, retirée. Mais rien ne contiendra l'assaut de la marée ; ■t tu le sais, ô siècle éternellement fier De voir l'œuvre d'Hugo monter comme la mer I

Q.uant à nous, ce n'est pas sans un sentiment triste Que nous parlons ici de gloire qui résiste. L'acteur périt avec le public qui l'aima. Les plus vieux d'entre vous ont-ils pu voir Talma? {iidromaquc et Le Cid sont illustres de reste; Mais qui créa Rodrigue et qui jouait Oreste? Pourtant, des grands auteurs interprètes fameux, Lekain, Mars ou Rachel n'ont-ils pas tout comme eux Conservé, purs de toute influence mauvaise. Le charme et la grandeur de la scène française? Et, comme nos anciens, sommes-nous pas encor Les gardiens vigilants du noble et cher trésor? X'avons-nous pas servi cette langue chérie Qui mieux qu'un étendard résume la patrie. Ce doux langage auquel on ne renonce pas Là même où l'étranger torce à le parler bas? Sa gloire, avec respect nous l'avons conservée. Aussi, modestement, mais la tête levée.

66 LA MAISOM DE MOMÈRE.

Nous osons nous tenir devant nos grands patrons. Hélas! c'est tout entiers que nous disparaîtrons; Mais, en donnant l'amour des beaux vers et du style, Nous aurons fait du moins œuvre d'art, oeuvre utile, Et rempli dans le monde un devoir assez beau, Nous, les humbles soldats qui gardons le drapeau !

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