ACTE II, SCUNL I 4I
DONNA PI A
Si... de pauvres proscrits, qui demandaient licence De vous voir un moment.
GIAX-BATTISTA.
Encor. .. Les malheureux !
Mais, hélas! je n'aurais rien pu faire pour eux. Notre épargne n'était pas forte, cette année; On nous implore tant... je l'ai toute donnée. Notre trésor est vide, et c'est souvent ainsi. Pauvres gens I
DONN A PI A
Monseigneur, n'ayez aucun souci.
J'ai compris leur misère à leurs regards timides, Et pas un n'est sorti de chez vous les mains vides
GIAN'BATTISTA
Cependant nous n'avions plus rien ?
DONNA PI A
Hier, en cifwt, Mais non pas aujourd'hui.
OIAN-BATTISTA.
Comment donc asnu fait)
DONNA PI A
Ne vous occupez pas de mes pauvres largesses. J'avais quelques bijoux, inutiles richesses; Car un deuil éternel par nous deux est porté. IV. 6
42 SEVEROTORELLI
Ma parure, ai-je dit, sera la charité, — D'ailleurs, je ne mettais jamais ces braveries, — Et j'ai chez l'argentier vendu mes pierreries... Oh ! sans vous en parler... Vousn'auriezpasditnon... Les proscrits sont partis bénissant votre nom.
GIAN -BATTIS TA, se levant et lui prenant les mains. O ma Pia, douceur et fierté de ma vie ! Certes, je ne suis pas de ceux-là qu'on envie. Et l'on plaint le vieillard qui porte dans son cœur D'un grand rêve détruit la cruelle rancœur; Je ne suis qu'un captif dans ma patrie esclave. Mais l'humble moine élu pape par le conclave, Mais le condottiere devenu prince et duc, M'envieraient,quand, pauvre homme égrotant et caduc, Je prends avec amour tes deux mains et les presse, Ces larmes de bonheur, d'orgueil et de tendresse!
DONNA PIA
Mais, monseigneur, j'ai fait simplement mon devoir.
GIAN-BATTISTA
due je t'aime, Pia! Tu ne peux pas savoir De quel profond chagrin mon âme est oppressée, Quand je songe à ta vie auprès de moi passée:. J'avais plus de trente ans quand ce bonheur m'advint De te voir, de t'aimer; tu n'en avais pas vingt. Tu m'aimas, ignorant mon rang et ma naissance, Me croyant pauvre enfin, dans ta chère innocence, Et ton regard charmé dans le mien se plongea
A CTH II, SCENE I 43
Oubliant que j'avais des cheveux gris déjà. Mais l'idylle fut courte et trop vite achevée. La hache du tyran sur mon front fut levée, Et de cette épouvante et de cette douleur Tu gardes pour toujours l'effrayante pâleur, Et le sourire, après tant d'angoisse et de fièvres, Même en me revoyant, n'a plus fleuri tes lèvres.
DONNA PI A, à part.
IK-las I
G I AN- BATTIS TA
J'étais sans joie au moment du retour, Au monde je n'avais plus rien que ton amour. Je revenais ici le désespoir dans l'âme ; Le front courbé, frappé d'une clémence infâme. Je cachais dans ton sein ma honte de vaincu... Et depuis lors, Pia, comment as-tu vécu ? Près du vieux combattant, perdu pour sa patrie, Dans ce sombre palais ta beauté s'est flétrie, Et ce morne destin, je te le vois subir. Sans un sanglot, sans un regret, sans un soupir! Telle une fleur — les fleurs ont une âme très douce — Q.ue le vent a semée au h.isard, et qui pousse Sur la pierre, entre les barreaux noirs d'un cachot, Doit préférer parfois au soleil doux et chaud, A l'air libre, aux amours de ses sœurs des prairies, Le bonheur de charmer de tristes rêveries Et de mettre un parfum suave et printanier Dans la tombe où languit un pauvre prisonnier.
44 SEVERO TORELLÎ
DON- N'A PI A
C'est beaucoup trop d'éloge et de reconnaissance. Monseigneur. Loin de vous, comme en votre présence. Je n'ai qu'un souvenir: le jour où je vous vis, Jeune et noble Pisan, debout sur le parvis. Me donner l'eau bénite au sortir de la messe. Dès ce jour, où, rempli d'amoureuse promesse. Votre regard brûlant sur le mien s'arrêta. Je vous aimai, je fus à vous, Gian-Battista ! Et moi, qui vous voyais presque avec épouvante, Moi, dont vous auriez pu faire votre servante, Votre jouet, oui, moi, qui vous aurais béni Quand vous m'auriez chassée en disant : « C'est fini ! •> Moi, qu'un baiser de vous à jamais eût ravie, Je fus le seul amour de toute votre vie! Ce sort était si beau qu'il me comblait d'effroi. Il dure encor pourtant. Aussi, demandez-moi Mon repos en ce monde et mon salut dans l'autre; Oui, changez, mon seigneur ctmaitrc, — je suis vôtre! En supplices futurs tous mes bonheurs passés; Demandez-moi mon sang.... Je n'ai pas fait assez.
GIAN-BATTISTA
Que dis-tu, ma Pia? Quelle maison royale
M'aurait jamais donné d'épouse plus loyale,
Qui me fit plus d'honneur et portât mieux mon nom r
Non ! tu ne me dois rien, ma Pia, cent fois non!
Les femmes comme toi, le ciel les prédestine
Aux grands et saints devoirs, et l'humble contadinc
Au centuple a payé le peu qu'elle m'a dû.
ACTG II, SCUNC I 4)
Mère de noire fils, tu me l'as bien rendu.
DONNA PI A, (1 piirl.
\otre fils!
G I A N - n A T T I s T A, soiiriaitl.
Ah! ton cœur n'a plus rien qui proteste, Et tu ne songes plus à faire la modeste ; Et moi, j'ai bien le droit d'être reconnaissant... Notre fils bien-aimé!... Je pleure en y pensant... S'il est pur, généreux, bon, rempli de courage. O ma chère Pia, c'est surtout ton ouvrage. Et tu l'as, pour le faire aujourd'hui tel qu'il est, Nourri de tes vertus autant que de ton lait ! Ah! tu ne dis plus rien, tu gardes le silence... Pesez les sentiments d'un fils dans la balance: Du côté de la mère incline le plateau. Va ! quand nous dormirons dans le Campo-Santo, Les jours où notre fils, errant parmi les pierres, Viendra nous apporter des fleurs et des prières Et nous verra tous deux, en marbre copiés, Les maintes jointes, avec un lion à nos pieds, Sa tendresse, suivant sa pente accoutumée, Rêvera plus longtemps h toi, la mieux aimée. Sans que j'en sois jaloux, hélas 1 car c'est la loi... 11 priera pour nous deux; les fleurs seront pour toi.
DONNA PIA
Vous êtes bon pour moi plus que je ne mérite, Monseigneur. . . Mais, soufi"rez qu'un instant je vous quitte. Parmi mes vêtements et les vôtres, j'ai pris
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Quelques menus objets pour ces pauvres proscrits, Ht sans retard il faut que je les leur envoie... Je reviens.
Elle sort, à gauche.