ACTE V. SCÈNE II
Je rends, nouveau Brutus, Pise à la liberté,
Ou, du moins, de cent ans de honte elle est vengée,
Je punis le bourreau de ma mère outragée,
Et j'assure à jamais le repos et l'honneur
Du noble Torelli, du père de mon cœur...
Si je l'épargne, ainsi que ma mère m'en prie,
Je suis parjure au ciel et traître à la patrie,
Je fais tuer, demain, dix hommes innocents,
Je suis l'objet de haine et d'horreur des Pisans,
Et le nom respecté du vieillard qui m'adore,
Je le couvre de fange et je le déshonore !
Il faut choisir, ô cœur intègre et vertueux !.. .
Et toi, Pise, cité de.- crimes monstrueux,
Toi qui vis d'Ugolin la famille farouche,
Dans la Tour de la Faim, leurs deux poings sur la bouche,
Résistant au désir de s'entre-dévorer,
Un autre Alighieri chez toi peut s'inspirer;
Car aujourd'hui, sans doute, ô Pise, ô noir repaire
De forfaits, tu verras un iils tuer son père!...
Mon père!... L'est-il donc? C'est-à-dire qu'il a
Jadis, ce misérable et lâche Spinola,
A force de terreur, abusé d'une femme :
Et moi, grand Dieu ! je suis né de cet acte infâme,
Et, n'osant plus montrer mon visage au soleil.
Fils du tigre, je suis au tigre tout pareil !
Comme lui cependant, comme ce père atroce,
Pourquoi ne suis-je pas une bête féroce?
Pourquoi donc, si ma chair est faite de sa chair,
Mon état d'innocence encor m'est-il si cher?
Pourquoi suis-je encor plein de doutes et d'alarmes?
Oui, pourquoi donc, malgré le long passé de larmes
De manière et l'appel de ma chère cité,
Hésité-je à présent, presque avec lâcheté,
A lever sur le vil tyran ma main robuste,
Quand je sens que ce meurtre est permis, qu'il est juste ?
C'est ainsi. . . J'imagine un moyen — ô pitié ! —
De ne faire aujourd'hui ma tâche qu'à moitié,
Et, risquant mon honneur, oui, j'invente une chance
D'affranchir mon pays sans lui donner vengeance.
Ah ! c'est un médiocre et bien douteux moyen î
Mais qu'il n'hésite pas à l'accepter, ou bien
Tu finiras d'un coup nos malheurs et ses crimes,
O fidèle poignard, en faisant deux victimes!.. .
— Des pas?... C'est lui!
Severo se cache derrière un pilier delà chapelle.