‹ Théâtre (volume 2)Chapitre 25 sur 98 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LISIMENE, RELISE.

LISIMENE.

IE commence à vous voir, et vous n'auez qu'à peine Visité ce grand bois et cette riche pleine, Vous arriuez, ma Niepce, en cet heureux séjour. Et vous osez déjà me parler du retour?

AMARILLIS,

BELISE.

le confesse qu'icy sans hayne et sans enuie

On gouste les plaisirs les plus purs de la vie,

La cabane me plaist bien plus que nos maisons;

Les villes a mes yeux ne sont que dés prisons,

le hay des Courtisans vne foule insolente,

Icy tout m'entretient, tout me rit, tout m'enchante,

Et de quelque costc que ic tourne mes pas

Vy rencontre toujours quelques nouueaux apas.

Ce lieu comme Lvon est rempli de délices.

LISIMF.NE.

La Cour n'a rien de plus que des soins et des vices, Celle de Gondebaud où bruslent tant d'Amans Ne sçauroit égaler nos diuertissemens.

BELISE.

Mais par tout la discorde a suscité la guerre.

LISIMENE.

Le Ciel va redonner la Paix à cette Terre;

Mais quand on en viendroit en cette extrémité,

Dans les Palais d'Ysoure on est en seureté,

Nous en sommes voisins, et pouuons dans vne heure

Choisir vne retraite en leur belle demeure;

Veuillez donc demeurer en ce lieu désormais, Contemplez tous nos biens, et les goustez en paix; Mille ieunes beautez parent cette contrée, On n'y void rien d'égal, Philis, Diane, Astrée, Amarillis sa sœur, et mille autres encor Font dans ce doux climat reuoir le siècle d'or. On y void des Bergers, on v void des Bergères, De qui les qualitez ne sont pas ordinaires, Entr'eux vn ieune Amant ne vous déplaira pas. Il a beaucoup d'esprit, de grâces et d'apas : Et si vous n'enuiez l'honneur de sa Maîtresse Il est bien mal-aisé qu'vn autre objet vous blesse, Pourquoy rougissez-vous?

Ce deffaut indécent Paroist sans mon aveu sur ce front innocent; le rougis, quoy qu'on die, et quoy qu'on me propose. Sans en pouuoir moy-mesme imaginer la cause.

LISIMENE.

Vous la sçauez pourtant; c'est que, iusqu'à ce iour. On ne vous a parlé ny d'Amant, ny d'Amour; Vous ignorez ces noms, et dans cette innocence, Le discours que l'en fais vous trouble, et vous offence.

AMARILLIS,

BELISE , bas.

Que n'est-il vrai Tyrene!

LISIMENE.

Haussez vn peu la voix.

le dis qu'il fait beau voir Tcpaisseur de ce bois, Et ces oyseaux diuers dont la douce musique Réjouyroit l'esprit le plus mélancolique.

LISIMENE.

O Dieux! qu'elle est adroite! Il est vrai que leurs chants

Rendent Lion Jaloux de la beauté des champs.

Aussi mille Amoureux, en cette solitude,

Viennent perdre leurs soins, et leur inquiétude :

Ces lieux ont, chaque iour, de nouueaux habitans,

Ils y viennent fâchez, et s'y treuuent contens.

Les cœurs sont enchantez de l'air qu'on y respire,

Chacun y fait l'Amour, peu de monde y soupire.

Ce Dieu de tous ses traits y choisit les meilleurs.

Il est Roy parmy nous, il est Tyran ailleurs.

Mais entre les Amans, qui viennent, sur ces riues.

Aux doux chants des oyseaux ioindre leurs voix plaintiues,

Tyrene, vn Caualier de qui les qualitez Ont du Ciel et du sort les efforts limitez...

BELISE.

Comment le nommez-vous?

LISIMENE.

Tyrene.

BELISE.

Ah! le perfide!

LISIMENE.

Toujours triste et pensif, et toujours l'œil humide, Rend tous les cœurs atteints d'amour, et de pitié, Si le Ciel les a faits capables d'amitié. La plus grande froideur cède à son éloquence. Et contre ses escrits vne ame est sans deffence : l'en liray quelques-vns, escoutez;

BELISE.

O malheur!

LISIMENE,

Son visage à ces mots a changé de couleur.

BELISE.

On m'a pris mes papiers.

O Dieux!

AMARILLIS,

LISIMENE lit.

le suis comme à la géhenne.

BELISE,

LISIMENE.

Escoutez donc comme il conte sa peine.

Lettre.

le suis comme à la gcsne Absent de vos beaux yeux qui m'embrasent si fort; Et iusqucs à la mort, le dois porter ma chesne :

C'est vn Arrest de l'Amour et du sort.

A-t-il bien exprimé la douleur qui le presse? Et sçait-il bien toucher le cœur dVne Maîtresse?

BELISE.

Si bien, que ce perfide est le seul qui luy plaist, Et qu'elle l'ayme encor, tout volage qu'il est; Tous les iours ses escrits luy font verser des larmes, Et l'ingrat porte ailleurs son amour, et ses charmes.

LISIMENE.

Vous sçauez donc son nom?

BELISE.

Vous le sçauez aussi; le n'ay pas le dessein de cacher mon soucy. le vous dois confesser le mal qui me possède; le sçay qu'il faut parler pour treuuer du remède. Et c'est rintention de mon cœur désolé; le ne me taisois pas, mes yeux vous ont parlé. Mon mal a sur mon front escrit sa violence, Et l'on ne peut qu'à tort condamner mon silence. Il est vray que Tyrene a mon cœur enflammé; l'ayme, ie le confesse, hé! qui n'a pas aymé! Alors que ie voyois mes compagnes atteintes, le blasmois leurs soupirs, eti'accusois leurs plaintes, Mais i'ignorois le mal qui m'estoit destiné, l'authorise à présent ce que i'ay condamné. le croy qu'on me doit plaindre, et que sans iniustice, La plus froide ne peut accuser mon caprice. Dieux! combien ie perdrois en perdant ces escrits, Qui vous les a donnés? et qui me les a pris?

LISIMENE.

Moy-mesme, en vos habits, quand vous fustes couchée,

Et c'est où i'ay connu qu'Amour vous a touchée.

Certes ie fais estât de vostre esiection,

On ne peut condamner vostre inclination.

Tyrene est d'vn esprit et d'vne humeur aymable,

Et sa condition à la vostre est sortable.

Il mérite beaucoup : mais, en peu de discours,

Contcz-moy de vos feux l'origine et le cours.

Durant mes plus beaux iours, en sortant de l'enfance,

Dans l'âge de la ioie, et de l'indifférence,

Le sage Armagedon, qui me donna le iour,

Sous le saint nom d'hymen, fit naistre mon Amour :

Et iusqucs à ce temps i'auois toujours blamee

La violente ardeur dont ie suis enflammée;

Alors que , dans vn iour à mon repos fatal ,

Chez mon Oncle à Lyon ie vids Tyrene au bal.

l'estois si ieune encor qu'on ne me parloit guère :

le luy pleus toutefois, sans penser à luy plaire.

Quelques traicts de mes yeux lancez innocemment

A la première veuë en firent mon Amant;

Il me iura d'abord vue immortelle flame,

Et me voulut donner l'Empire de son ame,

l'estois tout son espoir et son plus cher soucy,

Mais si ie le vainquis, il voulut vaincre aussi,

Et donnant de ses feux vne preuue bien claire.

Il fit de nostre hymen entretenir mon Père;

Pour gaigner ce vieillard il ne luy manquoit rien,

Il auoit le mérite, et l'esprit et le bien;

Ce dernier suffisoit pour le pouuoir surprendre.

Quiconque est riche enfin par tout peut estre gendre;

De ce Siècle peruers c'est le plus riche don;

Par là Tyrene sceut gai^rner Armagedon.

Mon Père m'ordonna de souffrir sa visite,

Il l'aymoit pour son bien , et moy pour son mérite ,

Et son profond respect sceut si bien mVmouuoir

Que ie prenois plaisir à suiure mon deuoir.

En suite vne querelle à mes vœux importune

Vint trauerser le cours de ma bonne fortune.

Tyrene en vn combat fit périr Dorilas.

LISIMENE.

Qui brûloit comme luy de vos ieunes apas?

BELISE.

C'est ainsi qu'on le dict.

LISIMENE.

Apres cette querelle,

3 AMARILLIS,

Il falut s'absenter.

BELISE.

Depuis, cet infidelle, Ne se souuenant plus de ses feux ny de moy, Apres vn peu d'absence a violé sa foy, le voudrois imiter ce volage Tyrene.

Mais comme nostre sexe ayme auec plus de peine. Il se dégage aussi plus difficilement, Et ne peut sans rougir courir au changement.

LISIMENE.

Le voici.

BELISE.

Cachons-nous, de peur qu'il ne nous voye.

LISIMENE.

le songeray tandis sa tristesse , ou sa ioye.

PASTORALE. ii

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