LE ROY. PALAMEDE. TIMON
LE ROY
VOyez comme à ma veuë il paroist interdit. Il n'importe; Timon, dites-luy qu'il aproche, le le veux accabler sous vn honteux reproche ; Il faut que son Esprit supporte mille morts Auant que les Bourreaux s'acharnent sur son corps.
Fléau des innocens que le courroux Céleste Ajouste à la Famine, à la Guerre, à la Peste, Interprète malin de mes intentions, Abominable Autheur de mes afflictions; Di-moy, tes actions dans nos guerres passées, N'ont-elles pas esté fort bien recompensées?
PALAMEDE.
Ouy, Sire, vos bontez m'ont comblé de bien-faits. Et vous auez de biens surpassé mes souhaits.
LE ROY
N'ay-je pas joint encore à toutes ces largesses Beaucoup d'honneurs encore et beaucoup de caresses?
PALAMEDE.
Beaucoup plus mille fois que ie n'ay mérité.
Ingrat, pour m'adoucir celé la vérité; Cruel, impose-moy que ie suis vn barbare Sans foy, sans pieté , lâche , cruel , auare ; Di que de ton bonheur i'ay retardé le cours, Que i'ay de tes parens précipité les iours : Enfin veuille moy rendre, auec cet artifice , Coupable de ta haine et de ton injustice; Ainsi tu couuriras ta mauuaise action, Ainsi tu donneras de la compassion.
Si tu veux pour le moins illustrer ta mémoire Tu n'as qu'à déchirer et qu'à tacher ma gloire.
PAL\MEDE.
le ne pourrois iamais mentir si lâchement.
LE ROY
O trait insupportable à mon ressentiment!
Comment? crains-tu si peu les Puissances Diuines
Que d'oser me flater lors que tu m'assassines ?
Si ie ne suis donc pas le pire des humains,
Qui t'a fait en mon cœur ensanglanter tes mains
Ozant empoisonner cette aymable personne
A qui ie partageois mon lit et ma Couronne?
PALAMEDE.
Moi, Sire?
LE ROY
L'impudent ose en leuant les yeux Contre ces veritez prendre à tesmoins les Cieux?
Sire, vostre courons, qui m'impose silence, Peut auancer ma perte auecque violence; Mais l'effort des mortels n'est pas assez puissant Pour me rauir le bien de mourir innocent. Ce poison est vn fait qu'il faut que ie dénie Si vous ne m'ordonnez que ie me calomnie : C'est vn coup estranger où ie ne trempe en rien.
LE ROY
Timon, fay moy raison de cet homme de bien :
Mais ie ne sçay pourquoy luy qui n'est point coupable,
Et dont l'intégrité n'eut iamais de semblable.
TRAGIGOMEDIE. -3
Redoutant ma iustice auoit pris le dessein
De se donner tantost d'vn poignard dans le sein?
C'est qu'il sçait que les Loix se donnent la licence,
D'extirper des sujets de pareille innocence;
Gardons bien de toucher à sa fidélité,
Nous pourrions, l'accusant, blesser la vérité.
Il ne pensa iamais à trahir mon seruice;
Il n'a point fait passer mon amour pour vn vice.
Et mis au desespoir l'adorable Beauté
Qu'vn chaste hymen portoit iusqu'à la Royauté.
Il n'a point fait venir le poison à son ayde,
Treuuant pour vn mal feint vn si eruel remède
Ce iuste personnage auroit eu de l'horreur
D'vn acte si perfide et si plain de fureur,
l'ay pensé toutefois que c'estoit vn ouurage
D'vn Amant transporté de douleur et de rage
Qui court au desespoir, et par vn coup fatal
Veut trahir le bonheur d'vn Illustre Riual?
Et par vne noirceur difficile à comprendre
Luy faire perdre vn bien qu'il n'oseroit prétendre.
Mais voicy de la Morte vn mot de Testament
Qui de tout son malheur le charge aucunement.
Testament de ROSELIE.
AVtheur de ma naissance. Esprit sçauant et sage. Qui preuistes si bien mes malheurs obstinez. En cette extrémité ie vay mettre en vsage Les généreux Conseils que vous m'auez donnez.
Consolez-vous d'vn mal qui n'a point de remède, Et ne murmurez point contre vn arrest des Cieux; Tallois les implorer alors que Palamede M'a porté le poison qui me ferme les yeux.
PALAMEDE.
Roselie en mourant me charge de ce crime?
Le soin de me destruire est vn soin légitime,
Sur cette seule preuue on me peut condamner
Et me donner la mort que ie m'allois donner.
C'est la seule faueur que ie pourrois attendre;
Mais qu'on m'entende bien si l'on me peut entendre,
l'ay vrayment mérité cet Arrest rigoureux
Non pas comme meschant, mais comme malheureux;
l'ay donné ce poison , i'ay fait cet homicide ,
Ainsi qu'vn misérable, et non comme vn perfide :
Mais sur ce tesmoignage ordonnez mon trespas,
Vn fauorable Arrest ne me seruiroit pas.
Ma mort est résolue auant vostre Sentence,
C'est ce que mon malheur demande auec instance.