SCENE PREMIERE
CIRVS, CHRISANTE, HYDASPE.
CIRVS.
CHRISANTE, ils sont deffaits, et c'est nostrc destin De reuenir chargez d'honneur et de butin, Apres auoir dompté cette iniuste Puissance Qui veut insolemment opprimer l'innocence. Les Dieux que ce desordre auoit mis en couroux. Ont monstre clairement qu'ils combattent pour nous,
2 PANTHEE,
Et font leur propre fait des armes légitimes.
Qu'on nous void employer au chastiment des crimes.
Les Perses en effet ont paru plus qu'humains, Lors qu'auec ces grands cris ils sont venus aux mains Par tout les ennemis troublez de cette audace Ont pris chacun de nous pour le Dieu de la Thrace. Ils se sont esbranlez en nous voyant marcher, Et des traicts infinis qu'ils ont peu décocher Gomme ils se renuersoient les vns dessus les autres; Ce n'est que par hazard qu'ils ont blessé des nostres. Que leur Caualerie a plié laschement Nous voyant auancez dans leur retranchement : Dans la confusion que l'espouuante apporte, Les soldats et les chefs se sont troublez de sorte, Qu'ils se sont séparez dés lors également Et de l'obeïssance et du commandement.
S'ils se fussent battus auec plus de courage. Ils en eussent receu moins de desaduantage : Car dans cette desroute on peut bien faire estât Qu'il en est mort vingt fois plus que dans le combat. Deux Roys à nostre abord combatans en personne Ont seruy par malheur de victime à Bellonne : Et cet autre Tyran qui me pensoit brauer S'est veu honteusement réduit à se sauuer.
CHRISANTHE.
Sire, cette iournee est vraymeiit mémorable, Et ce dernier succès se peut dire admirable. Mais aussi Ton peut dire auecque vérité. Qu'on en doit tout l'honneur à vostre Maiesté; Elle a fait le deuoir, et pris toute la peine. Et d'vn braue Soldat et d'vn grand Capitaine : Elle a couru par tout oîi le danger estoit, Et forcé tous les pas que Ton nous disputoit.
CIRVS.
Que le vieux Astiage en receura de ioye!
Il mourra de plaisir s'il faut qu'il me reuoye.
Mais pour luy tesmoigner parauant ce bon-heur
Combien nos combatans ce sont acquis d'honneur;
Les Lettres que i'escris, s'en vont accompagnées
De Tiares froissez et d'Enseignes gagnées,
Afin que de ma part en superbe appareil
On en dresse vn Trophée au Temple du Soleil,
Et que la Perse voye auec qu'elle furie
Nous auons attaqué les Tyrans d'Assirie.
Mais nous n'auons rien fait de battre l'ennemy, Si cet embrasement n'est esteint qu'à demy. lusqu'icy nostre peine est vne peine ingrate. Si portans la terreur iusqu'aux bords de l'Eufrate.^
Nous n'alons escheler ces murs audacieux
Que Torgueil de Nembrot esleua iusqu'aux Cieux.
CHRISANTHE.
Sire, dans le bon-heur, ie tiens que la prudence Doit mesler sagement la crainte à l'espérance, Respecter la Fortune et ne s'engager pas Sans quelque deffiance à suiure ses appas. Cette aueugle Déesse est tousiours infidelle, On est souuent trompé quand on s'asseure en elle; Elle a l'esprit léger et le goust depraué. Et laisse choir souuent ce qu'elle a releué.
Que vostre Maiesté dans ses desseins regarde Au salut important du Corps qu'elle hazarde. C'est la fleur de TAsie : et si par vn malheur La force et le grand nombre accabloient la valeur, On verroit aussi tost la Perse et la Medie Languir d'vne fascheuse et longue maladie; Et des fers outrageux nous viendroient mestriser. Que sans quelque miracle on ne pourroit briser.
CIRVS.
le sers trop bien les Dieux pour craindre ces disgrâces l'imite leurs bontez, ie marche sur leurs traces : C'est leur secret conseil qui me fait mettre aux chams. Pour conseruer les bons et perdre les meschans.
La Fortune en son cours suit leur sainte ordonnance Et selon leurs décrets règle son inconstance. Cette Diuinité qui marche sur les flos, N'est que Toccasion prise bien a propos Lors qu'auec hardiesse on fait vne entreprise, Et que pour quelque bien le Ciel la fauorise. Il est bien mal-aisé qu'on ne soit pas heureux Quand on fait des desseins iustes et généreux : Car lors qu'à nos souhaits le Ciel n'est pas propice. Cet obstacle ne vient que de notre iniustice.
De moy, ie ne suis point vn insolent vainqueur, le redonne les biens pour acquérir le cœur; Et fay voir clairement que ie ne fay la guerre Que pour mieux establir la paix dessus la Terre : le ne m'attaque point à qui vit iustement; Et quand ie peux punir ie pardonne aisément.
le ne veux de tesmoin que le Roy d'Arménie : Si l'impose des loix auecque tyrannie , l'ay triomphé deux fois de ce Prince indompté, L'vne par ma valeur, l'autre par ma bonté : Mes bien-faits l'ont estreint d'vne cheine éternelle. Changeant la vieille hayne en amitié nouuelle. Et ie fais à Panthee vn si doux traictement, Qu'Abradate en aura quelque ressentiment : Pour peu que sa Vertu responde à sa naissance, Il m'en tesmoignera de la recognoissance; En quelqu'autre rencontre il s'en ressentira. Et chez les estrangers ce traict me seruira.
PANTHEE,
HIDASPE.
Quand on vous amena cette belle captiue, Elle estoit sans mentir aussi morte que viue : En son visage pasle on n'aperçeuoit pas Ce qu'il a maintenant de grâces et d'apas : Mais dans cet accident sa peur Tauoit trompée. Et par vostre bonté sa crainte est dissipée. O Dieux! qu'elle s'en loue.
CIRVS.
Hidaspe, c'est ainsi Que nous deuons traicter : Mais que veut cétuy-cy?