SCENE
QVATRIESME.
CIRVS, PANTHEE.
CIRVS.
MADAME, auec vos pleurs ie viens mesler mes larmes Sur vostre cher exspoux et sur mon frère d'armes.
Qui fut bien le plus noble et le plus vaillant Roy Qui iamais tesmoigna son courage et sa foy : Quelle perte, ô grands Dieux! quel accident funeste Nous le rauit si tost?
PANTHEE,
descouurant le corps d'Abradate.
Voilà ce qu'il en reste.
CIRVS.
Ah! Madame!
PANTHEE.
Ah ! Seigneur ! voyez vn peu les coups , Qu'auec tant de courage il a receus pour vous : En ce corps tout sanglant, chaque atteinte mortelle Montre s'il vous aymoit, et s'il vous fut fidelle.
CIRVS.
O vaillant Abradate! ô Prince généreux!
Qui fus auec excez de la gloire amoureux;
Sans doute tu deuois, ô grand homme de guerre!
Posséder ses faneurs plus long-temps sur la terre :
Nous dénions mettre ensemble, après ces grands coni-
bats.
Les murs de Babylone et ceux de Sardes bas; Et sans que iamais rien nous mist en ialousie. Partager entre nous le reste de l'Asie; Tousiours tes interests auroient esté les miens; Et i'aurois prodigué mes forces et mes biens Pour te placer au rang des plus heureux Monarques Que le Ciel ayt soumis à l'Empire des Parques. Mais par cet accident, les Astres ennemis, Sans rompre l'amitié, diuisent les Amis, Ton mérite tousiours viura dans ma mémoire,
Et mille monumens eleuez à ta gloire
92 PANTHEE,
Se couuriront de marbre afin de faire foy
Que i'eus beaucoup d'estime et d'amitié pour toy.
PANTHEE.
Ah! vous rhonnorez trop par ces bontez insignes; Ses seruices, Seigneur, n'en ont pas esté dignes. Mais sans le coup fatal qui me le vient d'oster, Il auroit essayé de les mieux mériter.
CIRVS.
Madame, pleut aux Dieux que selon mon enuie
La moitié de mon sang luy pûst rendre la vie ,
le ne tarderois guère à le resusciter,
Vous n'auriez pas le temps de m'en solliciter.
Pour soulager ensemble , et mon dueil , et vos peines ,
le me ferois sur l'heure ouurir toutes les veines.
Mais le pesant sommeil qui luy ferme les yeux,
Les priue pouriamais de la clarté des Cieux.
Maintenant nos regrets, nos souspirs et nos larmes,
Pour r'animer son corps sont d'inutiles charmes.
Il est vray qu'à bon droit vous pleigncz son trespas ,
Ma timide raison ne vous console pas :
En cette occasion ie comm.ettrois vn crime,
Si ie ne trouuois pas vostre ennuy légitime.
Ne tirannisez point de si iustes douleurs,
Retenant par respect vos souspirs et vos pleurs :
Ce vif ressentiment accroist vostre mérite,
le ne censure pas des choses que i'imite.
Il faudra qu'en ces rxiaux le temps et la raison Agissent à loisir pour vostre guerison.
Mais cependant Crcsus dans Sardes se renferme, Sa dernière disgrâce est proche de son terme , Ses soldats effroyez sont en diuision, Et ie dois me seruir de cette occasion : Le suiure, l'assiéger, le forcer et le prendre, Tandis qu'en ce desordre il ne se peut deffendre; De peur que reprenant des forces et du cœur, 11 reuint en estât de vaincre son vainqueur. « Lors qu'au mestier de Mars les iugemens s'égarent, « Les fautes que l'on fait à peine se reparent. * le me seruirois mal de la faveur des Dieux Si ie ne me rendois le maistre de ces lieux : Et manquant en vn poinct de telle conséquence, le me ferois blasmer de beaucoup d'imprudence.
le suis par ces raisons pressé de vous quitter : Mais ce ne sera pas sans vous faire escorter De dix mille des miens, dont le secours fidelle. Soit que vous retourniez sur les riues d'Ebelle , Ou que vous vouliez voir le Palais paternel, Vous y sçaura fonder vn repos éternel.
Madame, en quelle part prendrez-vous vostre route?
PANTHEE.
Seigneur, de ce dessein ie suis encore en doute!
94 PANTHEE,
Il est vray que dueant que vous puissiez partir, le croy que ie pourray vous en faire auertir.
CIRVS.
Vous plaist-il vn des miens?
PANTHEE.
Il n'est point nécessaire.
CIRVS.
Qu'Hidaspe, s'il vous plaist, ait soin de cest affaire?
PANTHEE.
le ne résiste point à vos commandemens : Mais pour me laisser libre en mes ressentimens Tandis que ie donne air au dueil qui me tourmente, Il se pourra tenir au dedans de ma tante.
CIRVS.
Il est pour vous seruir et pour vous honnorer. Cirus se retire.
HIDASPE.
Madame, en quel endroit me dois-ie retirer?
TRAGEDIE. g5
PANTHEE.
Allez auec les miens au long de ce riuage»
Afin qu'en liberté ie pleure mon veufuage.
Que i'embrasse ce corps où mon cœur se mouuoit;
Que ie baise ce sang où mon ame viuoit,
Et blasme en liberté, dans de si grands desastres,
La Fortune, la Mort, les Destins, et les Astres :
Quand il en sera temps ie vous appelleray,
Et vous sçaurez alors quel dessein ie feray.
CHARIS.
Madame, auec sujet tout le monde aprehende Que dans les mouuemens d'vne douleur si grande. Et qui combat si fort contre vostre raison. Vous tombiez sans secours dans quelque pâmoison.
PANTHEE.
Charis, vous sçauez bien qu'à garder le silence, La douleur retenue acroist sa violence : Souffrez que librement elle puisse esciater. Elle est comme vn torrent qu'on voudroit arrester; A son cours violent ie veux ouurir la bonde; Faites, pour mon repos, retirer tout le monde; Aportez près de moy ces vases seulement, Et qu'on me laisse seule en mon ressentiment.
96 PANTHEE,
ROXANE
Madame, quel moyen que Ton vous abandonne? Que ie demeure au moins près de vostre personne.
PANTHEE.
Ah ! que vous m'affligez auecque vostre soin, Durant ce iuste dueil vous me verrez de loin.
CHARIS.
Araspe, esloignons-nous, car son humeur austère Abhorre les tesmoins en ce triste mystère.
ARASPE
Alons, belle Charis, et prions bien les Dieux De calmer son esprit, et d'essuyer ses yeux.
PANTHEE ,
seule,
Que leur despart m'est doux en ma belle entreprise! Et que i'ay de bon-heur de me voir en franchise ! Maintenant, ô beau corps, priué de sentiment, le te puis de mes pleurs arrouser librement; le te puis tesmoigner sans en estre empeschée, Comment au dernier poinct ton mal-heur m'a touchée, Et comme la rigueur qui t'a priué du iour Ne sçauroit amortir l'ardeur de mon amour.
Ton visage change n'a point changé mon ame,
Tu n'es plus rien que glace et ie suis toute en flamc :
Mon cœur est tout ouuert des coups qui t'ont blessé,
Bien que tu sois party, ie ne t'ay point laissé ;
Mon esprit suit tousiours ton ombre qui s'cnuolc,
Et ma bouche mourante à la tienne se cole.
Mais tu verses du sang quand ie te viens baiser;
Par là de ton malheur veux-tu point m'accuser?
Ah! cet indice seul donne assez de lumière
Pour monstrer clairement que ie suis ta meurtrière.
Il est vray, t'inspirant vn funeste dessein
le pratiquay le fer qui t'a percé le sein,
11 faut le confesser, ie suis ton homicide ,
l'attentay sur ta vie en te rendant perfide,
le fus l'occasion de ce funeste effet,
l'assignay sur ton sang ta debte d'vn bien-fait.
Pour obliger Cirus qui m'auoit asseruie, .
Fengageay laschement ton honneur et ta vie :
On te verroit encore assister ton party
Sans mes inuentions qui t'en ont diuerty;
Ce fut à ma prière et par mon industrie,
Que tu te résolus de trahir ta patrie;
De quitter au besoin tes amis affligez
Et d'oublier tes Dieux qui s'en sont bien vengez.
Maintenant, Cher espoux, pour reparer ce crime
Il faut que ie commette vn meurtre légitime.
le te veux appaiser par vn noble trespas,
le me veux desrober pour te joindre là-bas;
PANTHEE,
Et te dire à iamais auecque repentance,
Que ie ne failly point sans beaucoup d'innocence.
Fen atteste les Cieux, et ce coup fera foy
Qu'au moins ie n'ay peu viure vn seul iour après toy.
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