SCENE PREMIERE
FAVSTE.
DOVX et cruels Tirans de mon ame insensée, Qui mettez tant de trouble en ma triste pensée. Chères impressions qui causez ma douleur, Inimitables trais d'Esprit et de valeur,
Belle Image de Chrispe où ie voy tant de gloire,
Ne t'émancipes plus d'errer en ma mémoire,
Les loix de mon honneur t'en ont voulu bannir.
Et mon chaste dessein ne t'y peut retenir.
Sors, Idole charmante, abandonne la Place,
Le désir te retient mais la Vertu te chasse.
Et treuue auec raison mes sens bien effrontez
De prendre tant de droit dessus mes volontez.
Ma Raison doit sur eux agir comme vne Reyne,
Et ne consentir pas d'estre mise à la chaisne :
Quel seroit son malheur s'il faloit que les siens
La fissent souspirer sous de honteux liens?
Et que par leur raport de soy-mesme Ennemie
Elle quitast la gloire et cherchast l'infamie?
Non, non, gardons-nous bien de faillir à ce point,
Nos Tiltres sont trop beaux, ne nous dégradons point.
Ne reuenez donc plus tragiques rêveries. Sans doute vous sortiez de l'Esprit des furies, Du feu de leurs tisons ie m'allois consumer. Car le flambeau d'Amour ne pouuoit l'alumer; Que ne dois-ie pas craindre, et qu'est-ce que i'esperc Si i'ose aimer le Fils estant femme du Père ? Quel crime à celuy-ci se pourroit comparer? En quels gouffres de maux seroit-ce s'égarer? Ce Prodige de mal tous les autres enserre. C'est la haine du Ciel et l'horreur de la Terre;
DE CHRISPE.
C'est le plus noir poison dont Thonneur soit taché, C'est vn Monstre effroyable et non pas vn péché.
Mon Ame toutefois est encore flatée De ces mesmes horreurs qui l'ont cspouuantée : le m'en sens tour à tour et brusler, et glacer, Et ie ne les sçaurois ny souffrir ny chasser. O passion trop forte! ô loy trop rigoureuse! l'ay trop de retenue et suis trop amoureuse; Le Deuoir et l'Amour auec trop de rigueur, S'apliquent à la fois à déchirer mon cœur : le frémis tout ensemble et brusle pour ce crime, La raison me gourmande et mon Amour m'oprime. Mais il faut noblement acheuer son Destin, Il faut viure et mourir femme de Constantin, lusques dans le Tombeau l'honneur et l'innocence Seront les Compagnons de la sœur de Maxance; Nul crime à ce beau Sang ne se peut reprocher, Et i'ayme mieux cent fois mourir que le tacher. Clair Soleil de mes yeux, délices de mon Ame, Cher Objet de mes soins, beau sujet de ma flamc, Pardonne, aymable Chrispe, à la saincte pudeur. S'il faut que ie t'offence en perdant cette ardeur. C'est la seuerité qu'elle met en vsage, Qui ne me permet pas de t'aymer dauantage : C'est le cruel effort de son rigoureux trait. Qui de mon cœur timide efface ton Portrait;
4 LA iViORT
le renonce par force à tant d'aymables charmes, Et ne romps auec toy qu'auec beaucoup de larmes : Ma resolution me comble de douleurs, l'en appelle à tesmoin ces souspirs et ces pleurs : Cher Chrispe, de ces pleurs ie te fais vne offrande , Fauste ne peut te faire vne faueur plus grande.