‹ ThéâtreChapitre 17 sur 96 · SCENE TROISIESME · texte numérisé non relu

SCENE TROISIESME

MANILLE. LISANDRE. FRIPESAVCES.

LVCINDE. PHENICE.

MANILLE

Le Ciel par sa bonté veut donc que îe reuoye Ce fils que i'ay creu mort, ô Dieux! que i'ay de ioye!

LISANDRE.

Ha! ma mère!

MANILLE

Ha! mon fils! que ton retour m'est doux! le t'ay pleure cent fois.

LISANDRE.

le ne pensois qu'à vous.

Est-ce donc toy, mon fils? est-ce toy, cher Sillare? Qu'on enleua si ieune en vn pais barbare?

LISANDRE.

Madame, vous voyez ce ioùet des malheurs, Qui fut dessus la mer le butin des voleurs. Qui, n'ayant que deux ans, se veid charger de chesnes; Que son père nourrit auecque tant de peines. Trois ans dedans Thunis, et quatre dans Alger, Car de Ville et de Maistre il nous falut changer. Puis, nous fusmes à laffe encore cinq années; Puis, comme l'ont voulu nos tristes destinées, Esclaues malheureux de barbares Marchands, Nous auons consumé prés de cinq ou six ans Dans le terroir d'Egypte, et dans Alexandrie, Y regrettant tousiours nostre chère Patrie : Parmy tous les trauaux qu'on se peut figurer, Et rien que le trespas n'a pu nous séparer.

MANILLE

Alcidor est donc mort? ô nouuelle funeste! Mais de quel accident ?

LISANDRE.

Il est mort de la peste.

Qui rcgnoit au grand Caire, et mettoit tout à bas; Le bon homme a rendu l'esprit entre mes bras, Apres auoir au Ciel recommandé son ame, Et parlé mille fois de Manille sa femme, Qu'il croyoit à Marseille auec tous ses parents.

MANILLE

O funeste récit! que mes ennuis sont grands! l'en ay le cœur serré, l'en perdrois la parole, N'estoit que ton retour me charme et me console. Que n'ay-je esté présente à la fin de ses jours ! Tu me feras au long tout ce triste discours. Mais embrasse ta sœur.

LtSANDRE.

Ma sa-ur qui m'est si chcre !

O Lucinde ma sœ'ur!

LVCINDE.

O Sillare mon frère!

LISANDRE.

Est-ce VOUS que ie tiens?

LVCINDE.

Est-ce vous que ie voy?

Est-ce VOUS, chère sœur?

LVCINDE.

Oiiy, cher frère, c'est moy.

PHENICE.

Ha! Madame, quel heur! quelle resioiiissance!

FRIPESAVCES.

Sans doute auec le temps ils feront connoissance!

MANILLE

Nourrice, en le voyant l'aurois-tu bien connu?

PHENICE.

Le cœur m'a dit, c'est luy, si tost qu'il est venu. Fripesavces, a-t-il pas tout le haut de sa mère?

FRIPESAVCES,

Mais ie croy que du bas il ressemble à son père.

MANILLE

O Dieux! qu'ils sont contents de pouuoir s'embrasser!

LVCINDE.

Ce m'est vn grand plaisir.

LISANDRE.

le ne m'en puis lasser.

FRIPESAVCES, parlant à Phenicc.

II s'en pourroît lasser toutefois plutost qu'elle.

PHENICE.

Le sang a bien rendu l'amitié mutuelle;

MANILLE

A peine ie me sens; la ioye et la douleur, Au retour de mon fils ont partagé mon cœur, le sens bien dans mon sang vn trouble qui me montre, Que c'est assurément mon fils que ie rencontre; Mais i'ay creu que la chose iroit tout autrement; le trouue vn sort bizarre en cet euenement. L'auis que depuis peu i'ay receu de Prouence, De reuoir Alcidor me donnoit espérance.

Le Dimanche passé ie le lisois encor, Et ie reuoy Sillare et non pas Alcidor.

Contre ce qu'on m'escrit, contre ce que i'espere, Tay retrouué le fils, et i'ay perdu le père.

FRIPESAVCES.

Ceux qui vous ont escrit, par mesgarde ont manqué: On a mis Tvn pour Tautre, on s'est equiuoqué.

MANILLE

II faut que cela soit; mais que ces auantures Referment en mon cœur et r'ouurent de blessures! Apres auoir pleuré l'enfant que i'ay nourry, le me voy donc réduite à pleurer mon mary. Que n'as-tu le bonheur de ramener ton père? Mais tu nous rends au moins vne chose bien chère. Entrons pour nous asseoir, et parler à loisir.

FRIPESAVCES.

Monsieur, pour le souper.

lui donnant sa bourse.

Fais selon ton désir.

Tu pourras employer trois ou quatre pistoles.

FRIPESAVCES.

Acheuons de bien faire en debittant nos roolles :

Soyez bien circonspect pour venir à vos fins, Prenez garde à Manille; elle a les yeux bien fins. Auec sa mine douce, elle est matoise en diable.

LISANDRE.

Va, i'auray soin de tout, ô malheur effroyable! Ce fantosme fâcheux que i'apperçois là bas. M'a veu dans le visage, et vient au petit pas; C'est mon père, c'est luy qui plaide en cette Ville, Quepourray-Je inuenter qui ne soit inutile?

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