MARIANE. DINA
1E croirois ton conseil, s'il estoit raisonnable : Mais quoy? veux-tu que i'aime vn Monstre abominable, Qui du trespas des miens me paroist tout sanglant?
DINA
Si vous ne Taimez pas, faites-en le semblant; En ceste occasion vous deuez vous contraindre, C'est vn art excellent que de sçauoir bien feindre
Lors que l'on est réduit à ceste extrémité, De ne pouuoir agir auecque liberté.
Moy? que ie me contraigne? estant d'vne naissance,
Qui peut impunément prendre toute licence,
Et qui sans abuser de ceste authorité
Ne reigle mes désirs que par l'honnesteté?
Que mon cœur se desmente, et trouve du mérite
A plaire au sentiment, dVn Barbare, dVn Scythe,
Meurtrier de mes parens!
DINA
Madame, parlez bas.
Si mon corps est captif, mon ame ne Test pas.
le laisse la contrainte aux seruiles personnes,
le sors de trop d'ayeuls qui portoient des Couronnes ,
Pour auoir la pensée, et le front dififerans.
Et deuenir Esclaue en faueur des Tyrans.
Qu'Herode m'importune, ou d'amour, ou de haine,
On me verra tousiours viure et mourir en Reine.
DINA
Madame, le Palais est tout plein d'espions
Qui veillent iour et nuit dessus vos actions;
Depuis vn certain temps Salome tient à gages,
Pour cet office seul, des filles et des Pages,
Sans cesse à cette porte ils viennent escouter
Quels sont tous vos propos, qu'ils luy vont rapporter.
N'importe, laissons les escouter à leur aise.
Ils n'auront pas le bien d'ouïr rien qu'il luy plaise.
DINA
Le Roy vous a-t'il fait quelque nouuel ennuy Pour causer ces desdains que vous auez pour luy?
Quoy ! t'imagines-tu que la tragique histoire De mes plus chers parents sorte de ma mémoire? Tousiours les vieux Hircane et mon frère meurtris Me viennent affliger de pitoyables cris; Soit lors que ie repose, ou soit lorsque ie veille. Leur plainte à tous moments vient frapper mon oreille; Ils s'offrent à toute heure à mes yeux esplorez, le les voy tous sanglans et tous défigurez,
Ils me viennent conter leurs tristes auantures, Ils me viennent monstrer leurs mortelles blessures, Et me vont reprochant pour me combler d'ennuis, Qu'auecque leur bourreau ie dors toutes les nuits.
II faut que le perfide acheue ma disgrâce; Il en veut à mon sang, il en veut à ma race, Il n'est pas satisfait pour auoir massacré Vn vieillard vénérable, vn Pontife sacré Qui le mit dans ses droits et dans son alliance, Logeant en son appuv toute sa confiance : Ny pour auoir esteint d'vne estrange façon Vn innocent beaufrere, vn aimable garçon, Le ieune Aristobule , helas ! lors que i'y pense Le cours de ma douleur emporte ma constance; Fay le cœur si serré que ie ne puis parler. Et mon ame affligée est preste à s'enuoler.
A peine il arriuoit en son quatriesme lustre. Et Ton voyoit en luv ie ne sçay quoy d'illustre. Sa grâce, sa beauté, sa parole, et son port, Rauissoient les esprits dés le premier abord. Il estoit de mon poil , il auoit mon visage, Il estoit ma peinture, ou i'estois son image. Puis les Cieux en son ame auoient mis des thresors Qui respondoient encore à ceux d'vn si beau corps, Et leurs grâces sur luy sembloient estre tombées. Pour releuer l'honneur des braues Macabées. Celuy qui vers le Xil emporta les pourtraits Confessoit tout rauy de ses charmans attraits,
Que dans la Palestine on esleuoit vn homme Qui valoit bien les Dieux qu^on adoroit à Rome. Le peuple que sa veuë au Temple rauissoit, Amirant ses apas tout haut le benissoit, Et ce Tyran cruel en conceut tant d'enuie Qu'il ht soudain trancher le beau hl de sa vie; Ce clair Soleil leuant adoré de la Cour Se plongea dans les eaux comme TAstre du iour, Et n'en ressortit pas en sa beauté première, Car il en fut tiré sans force et sans lumière. Et puis qu'après cela ie flatte l'inhumain Qui ne vient que d'oster la vie à mon germain? Plustost le feu me brusle, ou l'onde son contraire Rende mon sort pareil à celuy de mon frère.
Tous ces traits de mal-heur depuis long-temps passez
De vostre souuenir doiuent estre effacez :
Faut-il qu'à tous propos cette triste peinture
Renouuelle vos pleurs sur vne vieille iniure?
Que tousiours vostre esprit en vos ans les plus beaux
Erre si tristement à l'entour des tombeaux?
Madame, faites tresue auecque ces pensées.
Vos célestes beautez y sont intéressées,
Vostre teint composé des plus aimables fleurs
Sert trop long-temps de lit à des ruisseaux de pleurs.
Le temps et la raison sans doute vous inuitent
A bannir ces ennuis qui vos iours précipitent :
On vous a fait des maux, mais pour ne rien celer On pren beaucoup de soin pour vous en consoler.
Gomment!
DINA
Le Roy vous ayme.
Il m'aime, ô l'innocente!
DINA
Il souspire tousiours quand vous estes absente, Il vous nomme à toute heure, il conte tous vos pas; N'est-ce pas vous aimer?
Hé quoy ? ne sçay-tu pas Que cette ame infidelle est pleine d'artifices, Que ma perte despend de ses premiers caprices, Et qu'au moindre hazard qu'il s'attend de courir Il ordonne aussi-tost qu'on me face mourir? C'est le soin principal de cette amour extrême, Et c'est à quoy naguère il obligeoit Soesme, Lors que tout effrayé pour Rodes il partoit. Redoutant d'y trouuer la mort qu'il meritoit.
DINA
Ce trait est sans mentir cruel et tirannique ,
le ne demande plus quelle chose vous pique,
Les ordres inhumains de cet esprit ialoux
Font voir en cet endroit qu'il s'aime mieux que vous.
Mais quoy, vous trouuant hors de ce péril extresme,
Vous aimant mieux que luy, dissimulez de mesme,
Vous verrez quelque iour vos aimables enfans
Les Thiares au front, heureux et triomphans;
Au moins si par vn trait de mauuaise conduite
Vostre mespris ne rend leur fortune destruite.
Ne perdez pas le soin qui les doit conseruer :
Si le Roy vous attend il faut l'aller trouuer.
Salome se monstre à l'entrée de la chambre.
riray : mais ce sera pour luy faire paroistre Qu'il est vn parricide, vn scélérat, vn traistre, Et que ie ne sçay point de loy, ny de deuoir Qui me puisse obliger désormais à le voir. Le conseil en est pris.
DINA
O Cieux! ie tremble toute.
MARIANK.
Pourquoy?
DINA
Tout est perdu; Salome nous escoute.
3o LAMARIARE,
Que ie hay ces esprits meschans et curieux.