ACTE m, SCÈNE I. 39i
suive sans cesse un but fugitif. Je ne jouis vraiment de la vie que lorsque je la sauve chaque jour d'un nouveau péril,
HEPWiGE. Et tu ne songes pas à l'anxiété de ta femme qui se désole en attendant ton retour. Ce que tes serviteurs racontent de vos courses périlleuses me remplit de terreur. Chaque fois que tu me quittes, mon cœur tremble que tu ne reviennes plus. Je te vois égaré un milieu des montagnes de glaces, sauter d'un rocher à l'autre ; je vois le chamois, par un retour subit, l'entraîner dans l'abîme. Tantôt il me semble que tu es enseveli sous l'avalanche, tantôt que la glace trompeuse se glisse sous tes pas, el que tu tombes au fond d'un précipice affreux. Hélas! sous mille formes différentes, la mort menace le chasseur des Alpes. C'est un malheureux métier que celui qui vous emmène ainsi, au péril de votre vie, sur le bord de l'abîme.
TELL. Celui qui sait observer de sang-froid autour de lui, qui se fie en Dieu, qui est fort el agile, celui-là peut facilement se tirer de l'écueil et du danger, et la montagne n'effraye pas celui qui y est né. (// a fini son travail et dépose ses outils.) Maintenant, je pense que VGi'à notre porte solide pour longtemps. Avec ma hache, je me passe du charpentier. (// prend son chapeau.)
iiEDWiGE. Où vas-tu ?
TELL. A Alldorf, chez mon père.
HEDWiGE. N'as-tu pas quelques projets périlleux? , Avoue-le-moi.
TELL. D'où te vient cette pensée?
HEDWIGE. 11 se trame quelque chose contre les baillis. Il y a eu une assemblée au Rulli, je le sais, et tu es aussi de cette ligue.
TELL. Non, je n'étais pas là; mais je ne me déroberai point à la voix de ma patrie si elle m'appelle.
HEDWIGE. liste placeront au poste dangereux. Le plus difficile sera ton partage, conime toujours.
TELL. Chacun est taxé selon ses moyens.
iiEDWiGE. Pendant la tempête, tu as fait passer le lac à un homme d'Unterwald ; c'est un miracle que tu en sois revenu. Ne penses-tu donc jamais à ta femme et à tes enfants?
TELL. Chère femme, ne pensais-je pas à vous quand je rendais un père à ses enfants?
HEDWiGE. Naviguer sur le lac en fureur ! ce n'est pas se confier en Dieu, c'est tenter la Providence.
TELL. Celui qui réfléchit trop agit peu.
«EDWIGE. Oui, tu es bon et secourable, tu rends service à tous, et si tu étais dans le besoin, personne ne t'aiderait.
TELL. Dieu veuille que je n'aie pas besoin d'être aidél (// prend son arbalète et ses flèches.)
HEDWiGE. Que veux-tu faire de celte arbalète? Laissela ici.
TELL. Quand une arme me manque, il me semble que le bras me manque. [Les enfants reviennent.)
WALTHER. Mon père, où vas-tu?
TELL. A Alldorf, mon enfant, chez ton grand-père. Veux-tu venir avec moi?
■WALTiiER. Oui vraiment.
HEDWIGE. Le gouverneur y est à présent; ne va pas à Alldoif.
TELL. Il en part aujourd'hui.
iiEDwiGE. Laisse-le d'abord partir, ne le fais pas songer à toi; tu sais qu'il nous en veut.
TELL. Sa mauvaise volonté ne peut me nuire beaucoup; j'agis honnêtement, et ne redoute aucun ennemi.
HEDWIGE. Ceux qui agissent honnêtement sont précisément ceux qu'il hait le plus.
TELL. Parce qu'il n'a pas de prise sur eux. Quant à moi, je pense qu'il me laissera en paix.
HEDWIGE. Vraiment, tu crois cela?
TELL. Il n'y a pas longtemps que je chassais dans les