ACTE QUATRIÈME
pouvais pas suivre les frénésies obscures de votre silence... Nous étions murés chacun dans notre attitude respective, et la vie muette allait son train, sans échange!... Ah! quel criminel joujou!... Oui, oui, ma pauvre grande chérie! je sais bien tout ce que tu pourrais me dire pour ton excuse. Tu as cru tenter une œuvre belle. Et tu as subi la contagion, Tenchantement, pour parler ton affreux langage, jusqu'à la démence î Tu as accompli jusqu'au bout le trajet jadis parcouru par Jeannine, et ce coup de pistolet logique, admirable, nécessaire, équilibre vos deux folies!...
ISABELLE
C'est ça... parle, parle... Il me semble que je te crois, en cette minute... parle encore... c'est apaisant... 'Même ^i tu mens encore, cela fait du bien, cela berce...
GEORGES
Ton œuvre, comme tu l'appelais emphatiquement, ton œuvre n'était pas belle... non, même pas cela! elle ,était laide... Le seul mot de guérison, que tu employais sans^cesse, eut dû suffire à t'avertir... car lu ne pouvais la guérir qu'en tuant son amour. Et en cela, Isabelle, tu commettais comme les autres le crime essentiel, le grand crime de nature, l'atteinte à la liberté juste. Pour être juste, il n'eut pas fallu tenter d'assassiner cet amour, dont elle était innocente, mais au contraire le laisser vivre librement et mourir de sa belle mort. Cela eut été la justice profonde... mais hélas! elle n'est pas dans nos moyens... 11 est de ces choses qu'on peut penser, et qu'il faut bien se garder de faire, et la morale des hommes ne va pas jusqu'à elles! Quant à moi, comment m'y serais-je pris pour détester cette enfant? Je ne peux pas lui en vouloir de m'aimer... Voilà la vérité, la vérité belle et toute simple... et qu'il faut oser dire, puisqu'elle est sans offense.
i68 L'ENCHANTEMENT
ISABELLE
Oui, oui... tu as Tair de penser tout cela... tout cela a
l'air juste... (EUe fronce les sourcils tout à coup et secoue la tête, de l'air de revenir à sa pensée.) Mais Cependant, qu'est-CC qUC tU
veux? ce baiser... ce baiser... tu auras beau dire... c'est de Tamourî
GEORGES, douloureusement.
Ah! c'est fmil Ce mot-là est entre nous.
ISABELLE, immédiatement, avec crainte.
Non, Georges, tu verras... j'hésite encore... je ne sais pas... depuis que je t'aime, je ne sais plus rien. Mais je ne demande pas mieux que de te croire!
GEORGES
Non, c'est fini... J'en suis sûr maintenant, c'est fini!... Ah! je me souviens, Isabelle, de ton cri désolé quand tu as pris la petite avec nous... « L'amour est dans la maison!... » Oui, Tamour!... Désormais, il a été l'invité, avec Jeannine, le personnage invisible, l'hôte toujours présent, et à travers lui, nous ne nous sommes plus jamais retrouvés... Il a failli même me corrompre... oui, moi, je l'avoue, es-tu contente! Mais si nous ne nous dégageons d'un effort brusque, tu entends, définitif, Isabelle, à force de nous serrer l'un contre l'autre, il va nous broyer jusqu'aux os... Séparons-nous.
ISABELLE
Comment? quoi?... que dis-tu? Nous séparer?
GEORGES
Oui, nous séparer. Le temps nécessaire pour vous rendre la raison perdue. Puisque, je le sens, tu ne veux pas accepter le seul moyen possible : éloigner ta sœur...
ISABELLE, l'interrompant.
Mais tu sais bien que ce serait le crime!