‹ Theatre italien de M. de Florian (volume 2)Chapitre 7 sur 108 · COLIN, COLETTE · texte numérisé non relu

COLIN, COLETTE

COLIN

D u courage, ma sœur ! tu as voulu me suivre à Paris pour t’assurer par toi-même de l’infidélité de Jeannot:

nous allons le voir, nous allons le juger ; s’il a cessé de t’aimer , ton mépris pour lui doit te rendre à toi-même et à la raison.

Ah ! mon frere, si vous saviez combien il en coûte pour mépriser celui qu’on aime!

COLIN

Il m’en coûteroit autant qu’à toi ; mon amitié pour Jeanno t est aussi vive que ton amour. Je ne me dissimule pas ses torts : depuis six mois ses lettres

ACTE I, SCENE IV. 17 sont devenues plus rares et moins tendres : mais il est bien jeune ; il a été transporté tout- d’un -coup d’une vie simple et paisible dans le tourbillon du monde et de ses plaisirs ; il peut s’être laissé enivrer malgré lui ; ne le jugeons pas sans l’avoir vu. Plus nous l’aimons, plus nous avons besoin de preuves pour cesser de l’estimer.

COLETTE

Il est vrai qu’il sera toujours assez temps de le haïr.

COLIN

Sa mere m’inquiété plus que lui :

elle ignore les engagements de son fils avec toi; et l’on dit que son immense fortune lui a donné un orgueil insupportable.

COLETTE

Mais comprends -tu cette fortune acquise en si peu de temps? A peine y a-t-il quatre ans que la mere de Jean-

i8 JEANNOT ET COLIN.

not habitoit notre petite ville. Elle étoit alors une simple bourgeoise bien moins riche que nous ; mon pere ne trouvoit pas son fils un assez bon parti pour moi. Madame la marquise n’étoit pas marquise alors ; et quand nous allions la voir, elle ne nous faisoit pas attendre.

COLIN

Que veux-tu , Colette ! elle a fait fortune : il n’y a rien à répondre à ce mot-là.

COLETTE

Explique-moi ce que c’est que faire fortune. Comment des gens qui n’ont rien parviennent- ils à avoir quelque chose? ils prennent donc à ceux qui en ont?

COLIN

Pas toujours. Ce matin j’ai vu quelqu’un de notre ville établi ici depuis long-temps ; il m’a raconté comment

ACTE I, SCENE IV. 19 ïa mere de Jeanne* avoit acquis ses richesses. Tu te souviens qu’elle fut obligée de venir à Paris pour des affaires ; elle y trouva un de ses parents immensément riche qui la prit en amitié, et la fit jouir de sa fortune : ce parent est mort il y a six mois, et lui a laissé tout son bien.

Ce parent avoit bien affaire de lui laisser son bien ! il est cause que j’ai perdu le mien.

COLIN

La voici.

Page 1