‹ Theatre italien de M. de FlorianChapitre 16 sur 113 · SCENE i X · texte numérisé non relu

SCENE i X

ARLEQUIN, ARGENTINE à la fenêtre.

Argentine.

Encore vous !

Ne vous fâchez pas ; je ne demande plus de causer avec vous , puisque vous ne le voulez pas ; mais je vous prie seulement de reprendre votre billet.

ARGENTINE

C’est vous qui l’avez? Mais ce malheureux billet court le monde. Attendez, je descends.

ARLEQUIN

Ah! je commence à reprendre un peu d’espoir. Je n’ai rien à me reprocher , je l’aime , je l’ai toujours aimée ,

- s C E N E I X. 49 elle m’a aimé : quand on consent à écouter quelqu’un qu’on a aimé et qui nous aime , c’est qu’on a envie de le croire... La voilà.

ARGENTINE

Souvenez-vous que je ne veux point d’explication sur le passé. Dites-moi seulement comment il se fait que vous avez mon billet.

ARLEQUIN

Tenez, le voilà : il est bien à moi, il fait toute mon espérance et tout mon bonheur; mais comme le bonheur ne vaut rien quand on est heureux sans votre permission , je vous le rendrai, si vous ne consentez pas que je le garde.

ARGENTINE

Non , assurément, je n’y consentirai pas. (Elle prend le billet. ) VouS en avez Usé d’une maniéré si indigne ! aller sacrifier mon billet à une autre femme !

5o LES DEUX BILLETS.

ARLEQUIN

Une autre femme? Ah! mon cœur m’est témoin qu’il n’y a pour moi qu’une femme dans le monde ; et quand je prends mon cœur à témoin , c’est tout comme si je vous prenois vous-même.

ARGENTINE

Mais enfin, hier je vous envoyai ce billet , et aujourd’hui Scapin me l’a rapporté.

ARLEQUIN

Scapin vous l’a rapporté? Voyez le coquin ! il m’a dit que c’étoit vous qui le lui aviez donné. Je suis sûr à présent qu’il me l’a volé.

ARGENTINE, à part.

Scapin en est bien capable. Ah ! que je voudrois qu’il dît vrai !

ARLEQUIN

Mais songez donc qu’il y a deux ans que je vous aime ; que vous m’avez

SCENE IX. 5i loujoursvule même. Croyez-vous que j’aurois pu me déguiser si long-temps?

Ma bonne amie (Argentine le regarde.)

mademoiselle, pardonnez-moi d’avoir été volé.

ARGENTINE

Mais comment se fait- il que vous avez ce billet? Qui vous l’a donné?

ARLEQUIN

La loterie.

ARGENTINE

La loterie! Est- ce que l’on a mis mon billet à la loterie? Scapin l’avoit tout-à-l’heure ; il vous l’a donc rendu?

ARLEQUIN

Non pas rendu, mais vendu.

ARGENTINE

Expliquez-vous.

ARLEQUIN

Tenez , il faut tout vous dire : j’avois gagné ce matin un terne de six francs à la loterie...

Un terne de six francs I Cela fait une somme prodigieuse.

ARLEQUIN

Oui, ils disent que cela fait beaucoup d’argent. Heureusement je n’étois pas encore payé ; Scapin , voyant que je me désolois , m’a proposé de Iroquer mon billet de loterie contre votre billet.

ARGENTINE

Et tu l’as fait?

J’aurois encore donné du retour, s’il m’en avoit demandé.

ARGENTINE l’embrasse.

Mon cher ami , va , tu es innocent :

je t’aimerai toute ma vie; ce dernier trait me fait sentir ce que tu vaux.

arlequin.

Comment diable ! vous estimez donc bien les gens qui font de bons marchés-.

s C E N E IX. 53

argentine.

Je te demande pardon de ne pas t’avoir connu : garde mon billet ; je te répété, je te jure que je t’aim.e, que je n’aimerai jamais que toi , et dès ce soir nous serons époux.

Vous me raimez ! Ah ! quelle joie I (II lui baise la mam.) Tiens, ma bonne amie , ne me le répété plus , il m’arriveroit encore quelque malheur. Laissemoi te regarder, je le verrai bien sans que tu me le dises.

ARGENTINE

Va , ton bonheur est certain , du moins tant que mon cœur suffira.

arlequin.

Ah! comme il y a long-temps quêta n’as parlé comme cela! Écoute, faismoi le plaisir de me dire comment i!

y a là. (Il lui montre la lettre.)

ARGENTINE

Je t’aime.

arlequin. (Lazâs.)

Hé! comment dis-tu?

ARGENTINE

Je t’aime.

ARLEQUIN

Voyons, que je lise aussi , moi. Je je, (Il épele, ) t a ta i m e , aime , t’aime , je t’aime, je t’aime... Ce mot-là est trop court , je voudrois qu’il tînt tout l’alphabet.

Je te le dirai toute ma vie : mais laisse-moi m’occuper de te faire rendre le billet qu’il t’a volé.

A R L E Q U I If.

Quoi? quel billet?

ARGENTINE

Ton billet de loterie.

arlequin.

Oh ! non , ma bonne amie , le mar-

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