AVANT-PROPOS
En donnant au public le recueil de mes comédies , je me garderai bien de le faire précéder de réflexions sur la comédie. Ce seroit risquer d’ennuyer , et être sûr de me nuire : car , de deux choses l’une; ou je prouverois que je suis un ignorant, et personne ne gagneroità cette découverte ; ou je me montrerois fort instruit , et l’on m’en trouveroit plus coupable d’avoir fait des pièces si imparfaites, en sachant si bien commenttjn les fait bonnes. Je ne veux donc parler ici que du genre que j’ai adopté , dire les raisons qui m’y ont engagé , et relever les fautes que je n’ai pas évitées.
J’ai toujours admiré les bonnes comédies du rhéâtre francois; mais j’ai cru qu’il étoit possible de faire dans un autre genre des pièces in-
& Av a y t -Pr o p o s .
téressantes et comiques. J’ai pensé que le sentiment et la plaisanterie pouvoient tellement être unis qu’ils fussent toujours confondus , que le spectateur s’égayât et s’attendrît dans le même instant , en un mot que le même personnage fît rire et pleurer a la fois. Pour cela j’avois besoin d’Arlequin.
Ce caractère est le seul peut-être qui rassemble l’esprit et la naïveté* h finesse et la balourdise. Arlequin, toujours bon , toujours facile â tromper , croit tout ce qu’on lui dit , donne dans tous les piégés qu’on lui tend : rien ne l’étonne , tout rembarrasse ; il n’a point de raison, il n’a que de la sensibilité ; il se fâche , s’appaise , s’afflige et se console dans le même instant : sa joie et sa douleur sont également plaisantes. Ce n’est pourtant point un bouffon , ce n’est pas non plus un personnage sérieux , c’est un grand
enfant; il en a les grâces, la douceur , l’ingénuité : et les enfants sont si aimables , que j’ai cru mon succès certain si je pouvois donner à cet enfant toute la raison , tout l'esprit , toute la délicatesse d’un homme.
Delisle et Marivaux en avoient déjà tiré un grand parti. Le premier a fait de son Arlequin un philosophe de la nature , qui voit les objets tels qu’ils sont , s’exprime simplement mais avec énergie , et fait toujours rire en raisonnant juste.
Marivaux , ce grand anatomiste du cœur humain , qui pour avoir voulu tout dire n’a pas toujours dit ce qu’il falloit, Marivaux a fait des Arlequins moins naturels , moins philosophes que ceux de Delisle , mais plus délicats , plus aimables , et qui j a force d’esprit , rencontrent quelquefois la naïveté.
Je n’ai voulu copier ni Marivaux
4 -A VA N T - P R O F O S, ni Deîisïe. Cela ne m’auroit pas été aisé : l’un avoir plus-rd'esprit , l’autre plus de profondeur que moi. J’ai voulu peindre un Arlequin bon, doux , ingénu , simple sans être bête , parlant purement , et exprimant avec naïveté les sentiments d un cœur très-tendre. Une fois ce caractère établi , j’ai cherché des intriguas qui pussent m’aider a le développer. J’étois presque sûr que mon héros étoit intéressant , son masque et son habit le rendoient comique; il ne falloir plus que trouver des situations ' attachantes , et je devois faire rire et pleurer. Il reste a savoir si j’y suis parvenu.
Les deux Billets, le bon Ménage et le bon P e r e , forment pour ainsi dire 9 le roman de mon Arlequin , mis en action dans les trois états de la vie les plus intéressants. On Iq voit successivement amant , époux et
Avjrt -Propos. $ pere. En lui conservant toujours son caractère , je l’ai fait parler différemment dans ces trois pièces , parce que ses affections et son âge sont différents.
Dans les deux Billets, Arlequin est très -jeune et amoureux. Il a plus d’esprit que dans les deux autres pièces , parja raison qu’il est amoureux, et que famour, qui ôte souvent l’esprit à ceux qui en ont , en donne infiniment à ceux qui , comme Arlequin , ne savent ce que c’est. Quant à sa façon d’aimer , elle est expliquée dans la piece. Le succès qu’elle a eu ne rn’a pas aveuglé sur le défaut du dénouement.
Le billet de loterie devroit rentrer dans les mains de son vrai maître par un moyen plus ingénieux que celui dont se sert Argentine : je le sais , et j’avoue en toute humilité que je n’ai pu en trouver un autre^
Dans le son Ménage, dont a 3
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l’action est supposée se passer quelques années après l'aventure des deux billets , Arlequin est marié depuis long-temps. Il adore sa femme ; mais cet amour , le meilleur de tous , fondé sur l’estime et la confiance , doit être aussi tendre et moins galant que celui des deux Billets. Aussi ai-je tâché de rendre le dialogue plus simple et plus naturel. Arlequin joue avec ses enfants et cause avec sa femme; l’esprit n’a rien à faire la. Deux époux bien unis , bien sûrs l’un de l'autre , ne font pas des madrigaux ; ils sont mutuellement et sans s’en avertir l’objet constant de toutes leurs actions, de toutes leurs pensées : mais ils ne parlent point d’amour, cela va sans dire ; ils s’aiment puisqu’ils existent.
Quelques personnes ont trouvé mauvais qu’ Arlequin pardonnât a sa femme sans savoir la moindre rai-
Avant-Propos. 7 son de la .croire innocente. Si c'est un défaut , on doit m'en savoir d'au, tant plus mauvais gré que c’est pour ce défaut que j’ai fait la piece.
Le bon Pere est écrit d’un style plus élevé que celui des deux autres comédies , et je dois m’en justifier. Arlequin est devenu riche , il vit à Paris dans la bonne compagnie ; un homme de condition veut épouser sa fille ; il est impossible qu’il n’ait pas pris un peu du ton de ceux qui l’entourent.
Il n’a plus son habit, il n'a que son masque ; et j'ai tâché de ne lui conserver de son ancien langage qu’en proportion de ce qui lui restoit d’Arlequin. Cette attention n’a pas rendu la piece plus facile.
Le grand défaut de ce petit ouvrage , c’est qu’ Arlequin ne fait point d’action principale qui caractérise précisément un BON PERE.
Il pourroit s’appelle!* tout aussi bien
l’honnête Homme, et le dénouement justifieroit mieux ce dernier titre. J’en conviens; et j’ai tâché de réparer cette faute en multipliant les détails de tendresse paternelle , en représentant un pere toujours occupé de sa fille , ne parlant que de sa fille, ^ne pouvant être heureux que du bonheur de sa fille.
Je n’ose pas ajouter qu’un grand sacrifice , un beau trait d’amitié paternelle est peut-être moins difficile dans la nature , et caractérise moins un BON PERE, que cette habitude contique’lle de sollicitude et de tendresse.
Les Jumeaux de Bergame n’ont aucun rapport avec les trois pièces dont je viens de parler. La ressemblance parfaire de deux Arlequins m’avoit toujours semblé un joli sujet de comédie. L’ancienne piece des deux Arlequins, par le Noble, sifencourageoit à la faire, mais -les
A va y t - Vr o p o s, g Menechmes m’erFrayoient. Je pris le parti de réduire ma comédie à un acte , -pour éviter toutes les situations qui se trouvent dans les Menechmes. J’observai scrupuleusement de couper toutes les scenes qui pouvoient ressembler à celles de Regnard, et cela n’a pas empêché de dire que j’avois copié les Menechmes.
Ce n’est point laie défaut de cette petite comédie, qui pèche plutôt par * Iè manque d’intrigue. Comme ce reproche est grave , je ne veux point en trop parler. D’ailleurs , c’est de toutes mes pièces celle qui a le plus réussi; et, par respect comme par amour-propre , je déféré au jugement du public.
Ces quatre comédies sont difficiles à jouer dans les provinces , a cause de l’Arlequin dont presque toutes les troupes manquent. Quoique son rôle, perde beaucoup sans l’habit et sans le masque , on peut
IG A V ATT T -P R O P 0 S, cependant le remplacer par un Lubin semblable à celui de la Seconde Surprise de l’Amour. C’est à-peuprès le même caractère, et l’expérience en a été faite à Bruxelles, ou les deux Billets, le bon Ménage et les Jumeaux, joués avec des Lubins, ont eu du succès. On auroit encore moins de peine à faire du bon Pere un bon bourgeois qui s’appelleroit M* Mondor»
Le désir de faire une comédie de sentiment me fit choisir le sujet de Jeannot et Colin. Quoique les deux Billets aient été joués avant cette piece , elle fut mon premier ouvrage. Si je la faisois aujourd’hui , ce né seroient point Colin et Colette qui paroîtroient les premiers pour annoncer Jeannot ; ce seroit au contraire Jeannot qui annonceroit Colin et Colette , parce que ces derniers sont les plus in-
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téressants , et que leur arrivée , qui ne fait point d’effet puisqu’on ne les connoît pas , en feroit beaucoup si l’on avoit parlé d’eux. J’amenerois sur la scene tous les personnages , tous les tableaux dont ce sujet est susceptible; je tâcherois de peindre les faux amis, les flatteurs , les parvenus ; enfin je suivrois mieux le conte , dont je me suis trop écarté. Mais dans le temps ou j’ai fait cette piece , je n’y voyois que Colin et Colette , je regardois comme inutiles toutes les scenes où je ne parlerois pas d’amour et d’amitié. Au lieu d’une bonne comédie qu’un homme plus savant que moi auroit faite , je ne voulois écrire qu’un petit drame touchant. Heureusement je pleurois en travaillant > quelques spectateurs ont pleuré à la représentation , et ma piece a été sauvée. L’attachement qu’on a toujours pour son premier ouvrage m’a empè-
Il Avakt -Propos, ché d’y retoucher. Je n’en applaudirois pas moins a celui qui traiteroit ce sujet d’une maniéré plus digne du conte.
J’ai voulu faire un mélodrame , et je crois avoir bien choisi le surjet d’HÉROS et Léandre. Ovide m’a fourni plusieurs traits ; c’est le seul mérite de cette bagatelle.
Je ne détaillerai point les défauts du Baiser et de Blanche et Vermeille, parce qu’on leur en a trouvé beaucoup. La féerie et la pastorale ne sont plus de mode , et l'on a raison de rejetter un genre trop éloigné de la nature. Plus j’ai senti le défaut de ce genre , plus je me suis attaché à le soutenir par le style. Le temps et le travail n'y ont pas été épargnés. J’ai refait le Baiser deux ou trois fois \ j’ai donné Blanche et Vermeille en prose, je l’ai remise en vers : ces deux pièces n’en sont peut-être pas meiL
Av A N T -P R O P O S. 13 îeures ; mais je les joins à ce recueil , parce que celui de ses enfants que l’on chérit le mieux est toujours celui qui a pensé mourir.
Les ouvrages dont je viens de parler composent tout mon Petit Théâtre. C’est à ce court redueil que je borne ma carrière dramatique. Je la trouve trop difficile pour mon foible talent : malgré mon respect pour le parterre , je ne me sens plus le courage de faire dépen-dre de lui mon bonheur. La littérature est le plus affreux de tourments , quand elle n’est pas le charme de la vie : et j’ose demander â tout auteur dramatique si le plaisir d'un succès a jamais été aussi vif que la douleur d’une chute.
J’ai fait de mon mieux ; je n’ai pas trop Lien fait , raison de plus pour me reposer. Je me suis hasardé sur une mer orageuse avec une petite nacelle : c’étoit une imprudence.
$4 A VAX T~P R û * O S* Heureusement ma nacelle , après deux ou trois coups de vent , est rentrée saine et sauve dans le port :
j’en remercie le ciel , et je n'ai rien de mieux a faire que d’offrir mon petit bateau, en action de grâce , au dieu qui m’a sauvé. Ce dieu est le public , et ce recueil est ma nacelle.
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