‹ Théâtre italien (volume 2)Chapitre 87 sur 114 · Tome I- ï · texte numérisé non relu

Tome I- ï

services, mais comme le bienfait de ton ami.

Eh quoi! monsieur , vous me mettez au désespoir en m’assurant que vous m’aimez. Vous me punissez en disant que je suis innocent, et vous venez m’offrir des secours! non , monsieur , je ne peux pas les accepter.

ARLEQUIN

Ah! Cléante, ce n’est pas bien, et je ne mérite pas ce refus.

CLÉANTE

Il m’est affreux de vous déplaire; le ciel m’est témoin que rien au monde ne m’est cher au prix de votre amitié : mais une raison invincible me défend d’accep* ter vos bienfaits.

ARLEQUIN

Quelle est cette raison? il ne peut pas y en avoir de bonnes pour affliger le§ gens qui nous aiment.

Allons, monsieur , parlez, voilà le moment.

Que dis-tu, Nérine?

Je l’exhorte à vous ouvrir son cœur:

votre franchise , votre bonté doivent l’encourager. D’ailleurs , vous avez trop bien aimé madame Argentine pour ne pas pardonner les fautes que fait commettre l’amour.

ARLEQUIN

L’amour î

Oui, monsieur; apprenez tout. Je ne suis point ce que vous me croyez. Une passion violente, effrénée, poui: mademoiselle votre fille s’est emparée de moi depuis plus d’un an; désespérant de m’introduire chez vous, je me suis présenté pour être Votre secrétaire : voilà mes crimes, punissez-moi.

ARLEQUIN

Comment! vous avez abusé de ma crédulité, pour venir séduire ma fille, pour oser....

Ah! monsieur, je suis témoin qu’il ne lui a jamais parlé d’amour.

ARLEQUIN

En a-t-il moins risqué de la perdre ds

réputation? Si l’on sait, comme il est impossible que l'on ne le sache pas, que vous avez passé six mois dans ma maison, avec la liberté de voir, de parler à ma fille à toute heure, qui voudra .croire au respect que vous avez eu pour elle? Ma pauvre Nisida sera punie de la faute que vous avez seul commise. Et voilà le prix de l’amitié que j’avois pour vous; vous déshonorez ma vieillesse, vous rendez ma fille malheureuse , vous empoisonnez mes derniers jours , tandis que je ne m’occupois que de rendre les vôtres heureux !

L’amour seul est mon excuse; et cet amour... .

ARLEQUIN

Ingrat que vous êtes ! pourquoi ne pas me le dire? pourquoi préférer la peine de me tromper au plaisir de m’ouvrir votre cœur?

Vous ne m’auriez pas permis de l’aimer,

Et quel étoit donc votre espoir ?

De vous plaire en vivant avec vous*

SCENE XVII. 14* de m’attirer votre estime et vos bontés , d’attendre, en vous aimant, que votre cœur me jugeât digne d’être aimé; et quand, à force de respect et de tendresse, j’aurois été certain d’un peu d’amitié, alors je n’aurois pas craint de vous découvrir mes sentiments ; alors , ma pauvreté, mes malheurs, tout ce qui m’empêchoit de parler, seroient devenus des motifs d’espérance : je vous aurois raconté mes chagrins; votre ame sensible se seroit émue; vous auriez écouté l'aveu de mon amour, non comme le pere de Nisida , mais comme l’ami d’un malheureux.

ARLEQUIN

Qui êtes-vous donc? parlez, expliquezvous.

Je suis le fils d’un homme de qualité, et j’ai payé bien cher ce funefte avantage. Abandonné par mon pere dès les premiers jours de ma vie, victime des fautes d’une mere qui dissipa tout le bien qu’on lui avoir laissé pour moi, je me suis trouvé dans le monde > à l’âge où l’on a tant besoin de ses parents, sans fortune, sans guide, «ans appui, seul, isolé dans la I 5

ISO L E B O N P E R E.

nature, n’ayant pour tout bien que la connoissance de mes malheurs , et n’osant pas même porter le nom d’un pere qui rnavoit ôté sa tendresse avant que j’eusse vu le jour.

Monsieur, vous vous attendrissez....

ARLEQUIN

Point du tout, mademoiselle. . . Eh bien ?

Ce n’est pas tout. A l’instant où un ancien ami de mon pere alloit s’employer auprès de lui pour m’obtenir la permission de l’aller embrasser, et c’eût été la première fois de ma vie, nous apprîmes que mon pere étoit mort en Italie > et qu’il avoit laissé toute sa fortune à qn étranger.

ARLEQUIN

A un étranger! Quel soupçon!

Voilà sur quoi je fondois l’espérance de vous intéresser un jour. Cette fatale illusion m’empêcha de sentir que je vous offensois. Ah! du moins, ne me refusez pas mon pardon, c’est à vos genoux que je le demande. ( Il se met à genoux. )

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