SCENE î
Allons, explique-toi, juftifie-toi ; parle-moi donc.
ARLEQUI N.
Soyez juste, mademoiselle Nérine : vous savez bien que de ma vie je ne vous ai parlé d’amour; d’après cela....
N É R I JN E , très-vivement.
Tu ne m’en as jamais parlé, scélérat?
tu ne m’en as jamais parlé ? Te souvient-il des premiers temps que tu étois dans la maison ? Comme tu volois au-devant de ce qui pouvoir me plaire ! comme tu t’empressois de faire tout l’ouvrage que je devois partager ! Tu ne m’abordois jamais qu’avec cet air doux et tendre que tu prends si bien quand tu veux , monstre ; et tu n’appelles pas cela de l’amour ! Dis plutôt que j’ai cessé de te plaire; dis-moi qu’une autre plus heureuse m’a enlevé ton cœur. Mais ne te flatte pas que l’on m’ôtera impunément mon bien : non, traître, non* perfide; je me vengerai, sois-en sûr; je punirai ton mépris : et puisque l’amour le plus tendre n’a fait de toi qu’un ingrat , je mériterai ton indifférence en m’oc-
i6o LES J U MEAUX»
cupant de te haïr comme je ro’occupois de t’aimer.
ARLEQUIN
Si vous m’écoutez toujours comme celas jamais vous ne m’entendrez.
Mais parle donc, défends-toi; profite de ce moment de calme.
ARLEQUIN
Vous savez bien, mademoiselle Nérine , qu’il y a six mois que j’entrai au service de vos maîtres,
nérine.
Après, après, après.
ARLEQUIN
En arrivant dans votre maison, je m’occupai de gagner l’amitié de tout le monde; vous fûtes avec moi plus polie que personne , je fus plus honnête avec vous. Petit à petit, votre politesse est devenue de l’amour; ce n’est pas ma faute : vous ne m’avez pas consulté; car si vous l’aviez fait, je vous aurois dit : mademoiselle Nérine, je ne vaux pas la peine d’être aimé de vous; je suis retenu.
Comment! Que veux-tu dire? Et tu crois.. ..
ARLEQUIN
Continuons à causer paisiblement. Oui, mademoiselle, j’en aime une autre; je l’aimois avant de vous connoître : sans cela, peut-être auriez-vous eu la préférence. Vous voyez que je suis toujours poli; devenez raisonnable, mademoiselle Nérine. Que diable! je ne vous ai jamais fait de mal, moi; pourquoi m’aimez-vous?
N É R i N E , dans la derniere fureur.
Eh bien ! puisque tu le veux , puisque tu le desires, tu peux compter sur la haine la plus implacable. Dès aujourd’hui, je te défends de me parler, de me regarder, de jamais te trouver dans les lieux où je serai. Perfide ! je te prouverai que tu ne méritois pas une femme comme moi.
Et ne t’imagine pas que tu pourras rire avec ta nouvelle maîtresse, et te moquer de mes chagrins : non, non; je saurai me venger. ( Elle lui fait faire le tour du théâtre. ) Je découvrirai ma rivale , je vous poursuivrai tous les deux, j’allumerai ta jalousie et la sienne, je vous brouillerai» J
i6z LES JUMEAUX.
je vous rendrai malheureux l’un par l’au¬
tre, je ferai de votre ménage un enfer; et ton tourment sera la seule occupation et le seul plaisir de ma vie. Adieu.
( Bile sort. )