ACTE I, SCENE IV
Et je croyois toucher au bienheureux moment
Où j'allois par ses mains couronner mon amant.
Le Ciel s'est déclaré contre mon artifice.
Et que falloit-il donc, Zaïre, que je fisse?
A Terreur de Roxane ay-je dû m' opposer,
Et perdre mon amant pour la desabuser?
Avant que dans son cœur cette amour fust formée
J'aimois, et je pouvois m'assurer d'estre aimée.
Dés nos plus jeunes ans, tu t'en souviens assez,
L'amour serra les nœuds par le sang commencez.
Elevée avec luy dans le sein de sa mère,
J'appris à distinguer Bajazet de son frère;
Elle-même avec joye unit nos volontez ;
Et, quoiqu' après sa mort l'un de l'autre écartez,
Conservant sans nous voir le désir de nous plaire.
Nous avons sçû toujours nous aimer et nous taire
Roxane, qui depuis, loin de s'en défier,
A ses desseins secrets voulut m'associer.
Ne put voir sans amour ce héros trop aimable :
Elle courut luy tendre une main favorable.
Bajazet étonné rendit grâce à ses soins,
Luy rendit des respects. Pouvoit-il faire moins?
Mais qu'aisément l'amour croit tout ce qu'il souhaite
De ses moindres respects Roxane satisfaite
Nous engagea tous deux, par sa facilité,
A la laisser jouïr de sa crédulité.
Zaïre, il faut pourtant avouer ma foiblesse :
D'un mouvement jaloux je ne fus pas maistresse.
Ma rivale, accablant mon amant de bienfaits,
Opposoit un empire à mes foibles attraits;
Mille soins la rendoient présente à sa mémoire ;
Elle l'entretenoit de sa prochaine gloire.
Et moy je ne puis rien; moncœur, pour tout discours, N'avoit que des soupirs qu'il repetoit toujours- Le Ciel seul sçait combien j'en ay versé de larmes. Mais enfin Bajazet dissipa mes allarmes; Je condamnay mes pleurs, et jusques aujourd'huy Je Tay pressé de feindre, et j'ay parlé pour luy. Helas ! tout est fini. Roxane, méprisée, Bientost de son erreur sera desabusée :
Car enfin Bajazet ne sçait point se cacher; Je connoi sa vertu prompte à s'effaroucher.
Il faut qu'à tous momens, tremblante et secourable. Je donne à ses discours un sens plus favorable. Bajazet va se perdre. Ah! si, comme autrefois, Ma rivale eust voulu luy parler par ma voix ! Au moins si j'avois pu préparer son visage !
Mais, Zaïre, je puis l'attendre à son passage; D'un mot ou d'un regard je puis le secourir.
Qu'il l'épouse, en un un mot, plûtost que de périr. Si Roxane le veut, sans doute il faut qu'il meure. Il se perdra, te dis-je... Atalide, demeure; Laisse, sans t'allarmer, ton amant sur sa foy. Penses-tu mériter qu'on se perde pour toy ?
Peut-estre Bajazet, secondant ton envie, Plus que tu ne voudras aura soin de sa vie.
Zaïre.
Ah ! dans quels soins. Madame, allez-vous vous plonger ? Toujours avant le temps faut-il vous affliger? Vous n'en pouvez douter, Bajazet vous adore.
Suspendez ou cachez l'ennuy qui vous dévore; N'allez point par vos pleurs déclarer vos amours. La main qui l'a sauvé le sauvera toujours, Pourvu qu'entretenue en son erreur fatale,