‹ ThéâtreChapitre 111 sur 213 · ACTE II, SCENE I · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE I

ROXANE

Je VOUS entens, Seigneur. Je voy mon imprudence; Je voy que rien n*échappe à vostre prévoyance : Vous avez pressenti jusqu'au moindre danger Où mon amour trop prompt vous alloit engager. Pour vous, prour rostre honneur, vous en craignez les suites. Et je le croy, Seigneur, puis que vous me le dites. Mais avez-vous prévu, si vous ne m*épousez, Les périls plus certains où vous vous exposez? Songez-vous que sans moy tout vous devient contraire, Que c'est à moy sur tout qu'il importe de plaire^? Songez-vous que je tiens les portes du palais. Que je puis vous l'ouvrir ou fermer pour jamais. Que j'ay sur vostre vie un empire suprême.

Que vous ne respirez qu'auta&t que je vous aime? Et, sans ce même amour qu'offensent vos refus. Songez-vous, en un mot, que vous ne seriez plus?

Bajazet.

Ouy, je tiens tout de vous, et j'avois lieu de croire Que c'estoit pour vous-même une assez grande gloire. En voyant devant moy tout l'empire à genoux, De m'entendre avouer que je tiens tout de vous. Je ne m'en défens point, ma bouche le confesse, Et mon respect sçaura le confirmer sans cesse. Je vous doy tout mon sang, ma vie est vostre bien. Mais enfin voulez-vous...

RoXANE.

Non, je ne veux plus rien.

Ne m'importune plus de tes raisons forcées.

Je voy combien tes vœux sont loin de mes pensées; Je ne te presse plus, ingrat, d'y consentir.

Rentre dans le néant dont je t'ay fait sortir.

Car enfin qui m'arreste ? et quelle autre assurance

Demanderois-je encor de son indifférence?

L'ingrat est-il touché de mes empressemens ?

L'amour même entre-t-il dans ses raisonnemens?

Ah ! je voy tes desseins. Tu crois, quoy que je fasse,

Que mes propres périls t'assurent de ta grâce ;

Qu'engagée avec toy par de si forts liens.

Je ne puis séparer tes interests des miens.

Mais je m'assure encore aux bontez de ton frère :

Il m'aime, tu le sçais, et, malgré sa colère.

Dans ton perfide sang je puis tout expier.

Et ta mort suffira pour me justifier.

N'en doute point, j'y cours, et dés ce moment même.

Bajazet, écoutez, je sens que je vous aime :

Vous vous perdez. Gardez de me laisser sortir : Le chemin est encore ouvert au repentir.

Ne désespérez point une amante en furie.

S'il m'échappoit un mot, c'est fait dé vostre vie.

Bajazet.

Vous pouvez me Toster, elle est entre vos mains. Peut-estre que ma mort, utile à vos desseins, De l'heureux Amurat obtenant vostre grâce.

Vous rendra dans son cœur vostre première place.

ROXANE

Dans son cœur? Ah ! crois-tu, quand il le voudroit bien. Que, si je perds l'espoir de régner dans le tien, D'une si douce erreur si long-temps possédée. Je puisse désormais souffrir une autre idée, Ny que je vive enfin, si je ne vis pour toy?

Je te donne, cruel, des armes contre moy.

Sans doute, et je devrois retenir ma foiblessc : Tu vas en triompher. Ouy, je te le confesse.

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