ACTE II, SCENE V i
J'esperois que, fuïant un indigne repos, Je prendrois quelque place entre tant de héros. Mais, quelque ambition, quelque amour qui me brûle, Je ne puis plus tromper une amante crédule.
En vain pour me sauver je vous Taurois promis : Et ma bouche et mes yeux, du mensonge ennemis, Peut-estre, dans le temps que je voudrois luy plaire, Feroient par leur desordre un effet tout contraire, Et de mes froids soupirs ses regards offensez Verroient trop que mon cœur ne les a point poussez. O Ciel ! combien de fois je Taurois éclaircie, Si je n'eusse à sa haine exposé que ma vie, Si je n*avois pas craint que ses soupçons jaloux N'eussent trop aisément remonté jusqu'à vous! Et j'irois l'abuser d'une fausse promesse ?
Je me parjurerois, et, par cette bassesse...
Ah ! loin de m'ordonner cet indigne détour.
Si vostre cœur estoit moins plein de son amour. Je vous verrois sans doute en rougir la première. Mais, pour vous épargner une injuste prière.
Adieu, je vais trouver Roxane de ce pas, Et je vous quitte. '
Et moy, je ne vous quitte pas.
Venez, cruel, venez, je vais vous y conduire. Et de tous nos secrets c'est moy qui veux l'instruire. Puis que, malgré mes pleurs, mon amant furieux Se fait tant de plaisir d'expirer à mes yeux, Roxane malgré vous nous joindra l'un et l'autre ; Elle aura plus de soif de mon sang que du vostre, Et je pourray donner à vos yeux effrayez Le spectacle sanglant que vous me prépariez.
i86 BAJAZET
Bajazet.
O Ciel! que faites-vous?
Atalide.
Cruel, pouvez-vous croire Que je sois moins que vous jalouse de ma gloire? Pensez-vous que cent fois, en vous faisant parler, Ma rougeur ne fust pas preste à me déceler?
Mais on me presentoit vostre perte prochaine. Pourquoy faut-il, ingrat, quand la mienne est certaine, Que vous n*osiez pour moy ce que j*osois pour vous? Peut-estre il suffira d*un mot un peu plus doux. Roxane dans son cœur peut-estre vous pardonne. Vous-même vous voyez le temps qu'elle vous donne. A-t-elle, en vous quittant, fait sortir le visir? Des gardes à mes yeux viennent-ils vous saisir? Enfin, dans sa fureur implorant mon adresse, Ses pleurs ne m'ont-ils pas découvert sa tendresse ? Peut-estre elle n'attend qu'un espoir incertain Qui luy fasse tomber les armes de la main. Allez, Seigneur, sauvez vostre vie et la mienne.
Bajazet.
Hé bien... Mais quels discours faut-il que je luy tienne?
Atalide.
Ah 1 daignez sur ce choix ne me point consulter. L'occasion, le Ciel, pourra vous les dicter.
Allez. Entre elle et vous je ne dois point paroistre : Vostre trouble ou le mien nous feroient reconnoistre. Allez, encore un coup, je n'ose m'y trouver.
Dites... tout ce qu'il faut. Seigneur, pour vous sauver,
FIN DU SECOND ACTE