‹ ThéâtreChapitre 16 sur 213 · ACTE II, SCENE II · texte numérisé non relu

ACTE II, SCENE II

Et dés le premier mot ma langue embarrassée Dans ma bouche vingt fois a demeuré glacée.

J'esperois que du moins mon trouble et ma douleur Luy feroit pressentir nostre commun malheur; Mais, sans me soupçonner, sensible à mes allarmes, Elle m'offre sa main pour essuyer mes larmes, Et ne prévoit rien moins, dans cette obscurité, Que la fin d'un amour qu'elle a trop mérité.

Enfin j'ay ce matin rappelle ma constance.

Il faut la voir, Paulin, et rompre le silence. J'attens Antiochus pour luy recommander Ce dépost précieux que je ne puis garder.

Jusque dans l'Orient je veux qu'il la remeine. Demain Rome avec luy verra partir la reine.

Elle en sera bien-tost instruite par ma voix. Et je vais luy parler pour la dernière fois.

Paulin.

Je n'attendois pas moins de cet amour de gloire Qui par tout après vous attacha la victoire.

La Judée asservie et ses rempars fumans.

De cette noble ardeur éternels monumens, Me répondoient assez que vostre grand courage Ne voudroit pas, Seigneur, détruire son ouvrage. Et qu'un héros vainqueur de tant de nations Sçauroit bien, tost ou tard, vaincre ses passions.

Titus.

Ah ! que sous de beaux noms cette gloire est cruelle I Combien mes tristes yeux la trouveroient plus belle S'il ne falloit encor qu'affronter le trépas! Que dis-je? Cette ardeur que j'ay pour ses appas, Bérénice en mon sein l'a jadis allumée.

Tu ne l'ignores pas, toujours la Renommée

3o BERENICE

Avec le même éclat n'a pas semé mon nom ; Ma jeunesse, nourrie à la cour de Néron, '

S'égaroit, cher Paulin, par l'exemple abusée, Et suivoit du plaisir la pente trop aisée.

Bérénice me plut. Que ne fait point un cœur Pour plaire à ce qu'il aime et gagner son vainqueur? Je prodiguay mon sang, tout fit place à mes armes : Je revins triomphant. Mais le sang et les larmes Ne me suffisoient pas pour mériter ses vœux : J'entrepris le bon-heur de mille malheureux; On vit de toutes parts mes bontez se répandre : Heureux, et plus heureux que tu ne peux comprendre. Quand je pouvois paroistre à ses yeux satisfaits Chargé de mille cœurs conquis par mes bienfaits. Je luy doy tout, Paulin. Recompense cruelle!

Tout ce que je luy dois va retomber sur elle. Pour prix de tant de gloire et de tant de vertus, Je luy diray : « Partez, et ne me voyez plus. »

Paulin.

Hé quoy. Seigneur ! hé quoy ! cette magnificence Qui va jusqu'à l'Euphrate étendre sa puissance. Tant d'honneurs dont l'excez a surpris le sénat. Vous laissent-ils encor craindre le nom d'ingrat? Sur cent peuples nouveaux Bérénice commande.

Titus.

Foibles amusemens d'une douleur si grande!

Je connoy Bérénice, et ne sçay que trop bien Que son cœur n'a jamais demandé que le mien.

Je l'aimay, je luy plus. Depuis cette journée (Dois-je dire funeste, helas! ou fortunée?), Sans avoir en aimant d'objet que son amour,

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